La destruction de la valeur travail, notre époque manque terriblement de cœur


YANN LE HOUELLEUR, à Gennevilliers

Si j’ai pris cette photo, le long d’une route à cheval sur deux communes dans la proche banlieue parisienne (Gennevilliers et Asnières), c’est parce que j’en ai assez de voir à quel point le gouvernement français ment et manipule ses administrés quand il évoque à de si nombreuses reprises « la valeur travail ». Bien que ma sympathie n’aille pas nécessairement à une certaine gauche, me faut-il le préciser (j’avoue que le souverainisme me plaît bien), j’aimerais lire davantage d’articles et de témoignages sur l’une des principales évolutions de notre société en manque de repères. L’hyper-libéralisme, la paresse intellectuelle de ceux qui nous ont imposé un moule économique fondé sur la productivité (laquelle se nourrit, chez nous, de la désindustrialisation) et sur la rentabilité, la complicité de la sphère médiatique (vivant avant tout d’une publicité faisant l’apologie de la consommation de tant de produits futiles)… tout ceci a tué la valeur du travail bien fait, « l’esprit d’artisan », le sentiment de façonner ensemble de belles et nobles choses.

Aujourd’hui, si le gouvernement peut s’enorgueillir d’une prétendue baisse du chômage, c’est parce que le monde du travail s’est appauvri – et même a été désincarné – avec ce cautère sur une jambe de bois qu’est l’auto-entreprenariat. « On » accuse les Français d’être des fainéants pour mieux masquer le fait qu’une grande partie d’entre eux n’éprouvent plus aucun plaisir au travail. Le plus incroyable est que jadis les salariés qui faisaient les tâches les plus lourdes (même chez les corons, même dans l’industrie lourde) adoraient leur boulot, pourtant si pénible, parce qu’ils le faisaient entourés de collègues qui constituaient une vraie famille, une fratrie, un peu comme cela se passe aujourd’hui dans la police et l’armée et (de moins en moins) dans le secteur de la santé. C’est une fadaise que de penser que les boulots les plus durs sont ceux qui infligent le plus de souffrance parce qu’en réalité la vraie souffrance au travail est d’une toute autre nature : obsession de l’individualisation, fragmentation des équipes, acharnement (parfois) contre les petits entrepreneurs dont un grand nombre ne peuvent s’octroyer un salaire décent. En ce sens, la Covid a été une sorte d’alliée pour ceux qui œuvrent à détruire davantage la valeur travail avec, lors de la pandémie, la montée en force du télétravail. Or, personnellement, je rencontre toujours plus de gens, des amis comme des inconnus, qui me disent ne plus avoir de plaisir à faire leur boulot. Indéniablement, le débat sur l’âge du départ à la retraite offre une occasion supplémentaire, pour nos dirigeants, de nier tout débat sur cette notion de « plaisir au travail ». Le plus important serait que les professionnels de tous horizons se sentent à l’aise dans leur entreprise pendant toute leur carrière et à partir de ce moment-là le critère de l’âge deviendrait moins propice à la polémique et peut-être même à des remises en question.

J’en reviens à la photo ci-dessous. Le gars à la manœuvre est un ouvrier de quelque cinquante ans qui m’a dit ne plus avoir aucune satisfaction à travailler contrairement à ce qu’il ressentait quelques années auparavant. « Je souffre de nombreuses douleurs, tiraillements musculaires, par exemple au niveau de l’épaule. » Et voilà que nos dirigeants, dont une grande partie n’ont plus d’empathie pour le peuple (car celui-ci est devenu à leurs yeux l’objet d’une méfiance maladive) abordent cette réforme de la retraite avec une indifférence brutale à bien des égards. Que feront-ils, les ouvriers qui construisent nos immeubles, qui goudronnent nos routes, qui réparent nos canalisations et nos infrastructures, quand ils seront persécutés par d’inexorables douleurs jusqu’à ne plus dormir correctement, d’autant plus que les conditions climatiques vont devenir toujours plus hostiles ? C’est une honte de vivre dans un pays réputé développé et d’entendre tant de technocrates et d’élus dont le cerveau parait être bien mal développé nous endoctriner, nous manipuler, nous faire avaler des inepties grotesques. « Cerveau mal développé » ai-je écrit… J’aurais sans doute dû évoquer des « neurones sous-développés » car lorsqu’on n’aime pas le peuple, c’est qu’on cultive la paresse de ne plus vouloir le comprendre. Rien, plus rien dans ce monde ne semble avoir de valeur, y compris le travail. C’est aussi cela la déconstruction de notre société.

Enfin, je me permets d’ajouter à ce texte déjà trop long une évidence : les métiers les plus pénibles sont très certainement ceux qui s’exercent dans la quasi indifférence du public, songeant à toutes celles et tous ceux qui ne reçoivent presque jamais un compliment, un encouragement, un mot de gratitude et qui pourtant déploient tant d’efforts pour bien faire leur travail.

Vous êtes journaliste, artiste, comédien, médecin, ingénieur, jardinier, boulanger, commerçant, coiffeur, etc : il se peut qu’on vous dise : « Merci », « Continuez », « C’est formidable », etc. Mais ces ouvriers qui bossent par tous les temps, qui font des gestes répétitifs, séparés du public par des barrières et des palissades, mériteraient un petit « bonjour », rien qu’un « petit bonjour », de temps à autre. Cela leur ferait du bien et contribuerait à soulager, peut-être si peu d’ailleurs, leurs douleurs musculaires… Notre époque manque terriblement de cœur.

Photo YLH

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2 commmentaires à “La destruction de la valeur travail, notre époque manque terriblement de cœur”

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    Christian Lecerf 16 février 2023 at 07:56 #

    Les appareils de levage automatisés ont bien amélioré la vie de millions de personnes dans le BTP et ailleurs. Enfin, rappelons une nouvelle fois que la plupart des pays européens ont un âge de départ à la retraite supérieur à 65 ans. Apparemment, il n’y a qu’en France que cela pose des problèmes…

  2. Laurette Heim 21 février 2023 at 10:52 #

    Le commentaire ci-dessus me rappelle M. Marc Ferracci, Député Renaissance des Français établis hors de France (Suisse et le Liechtenstein), vice-président du groupe Renaissance à l’Assemblée Nationale, parlant de la pénibilité du travail et des évolutions positives.

    Il cite les carreleurs qui “ont accès aujourd’hui à des protections pour les genoux qu’ils n’avaient pas il y a 15 ou 20 ans…
    Quand un interlocuteur lui dit qu’il travaille tout de même à genoux, il rétorque “oui mais ils ont des pathologies qui sont moins fortes aujourd’hui, il faut quand même le dire”.

    Plus tard il propose une possibilité pour les travailleurs de 45 ans de se reconvertir dans un travail moins pénible comme chauffeur routier par exemple…

    Lunaire !!!

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