Chroniques indiennes (2) – La Cité de l’aube s’accroche désespérément au monde pour témoigner de la prise de pouvoir de Delhi


PAR CAMILLE FOETISCH, reportage à Calicut-Auroville

Le Kerala – pays des cocotiers et j’ajouterais des bananiers – compte des milliers de centres de traitement ayurvédiques – hôtels, spa, cliniques, etc. Pour l’amateur (ou surtout les amatrices…) de ce type de soins, c’est le bazar, on trouve de tout et son contraire. Et à tous les prix, mais surtout quand même élevés. L’offre de soins ayurvédiques, que peu de « touristes » connaissent vraiment, surfe aujourd’hui sur l’attrait exercé sur les occidentaux par les médecines alternatives, surtout orientales. Par conséquent, pour trouver le lieu qui nous conviendra, il faut s’informer, non seulement sur le type de soins offerts, mais sur le sérieux de la direction, les références, etc.

Des oiseaux multicolores, des chants et pépiements extraordinairement variés, le « jardin extraordinaire » de Trenet, un soleil de plomb humide, des saris, des rires de malayalam – comme des légers mais rauques roulements de tambour – des fragrances étranges, des bougainvillés roses et le silence. Pas de piscine, pas de cafés, pas de stations balnéaires… C’est le domaine de Sreenilayam, dans la grande banlieue de Kozhicode – ou Calicut. Le Dr Mali, médecin ayurvédique, un « vadya », y règne en maître, accompagné de ses deux fils, jeunes médecins eux aussi, mais au bénéfice d’une formation moderne. Le père, formé « à l’ancienne » accompagne ses soins, avec ou sans ses patients, de « pujas » (cérémonies rituelles) impressionnants et… interminables, offrandes, fleurs, gestuelle mystérieuse, mudras (signes des mains), prières, mantras… pour finir par la consommation des offrandes – noix de coco et ghee (beurre clarifié) pour l’essentiel.

Ecolières à la fête.

D’après le Dr Mali lui-même, ainsi que selon certains de ses patients, il obtient, par cette médecine holistique, des résultats étonnants… moyennant beaucoup de temps, de patience, de résistance et, dans certains cas, d’argent, car les traitements peuvent durer des mois…

Les deux grandes maisons composant le centre abritent une clinique – et non un spa, ou des soins à la carte… Quelques patientes ont été surprises de l’atmosphère générale, « médicalisée » (…mais à l’indienne) : pas de café, pas de thé noir, pas d’alcool (non…le Prosecco, ce sera pour après !), pas de piscine ou plage (on ne se baigne pas pendant une cure, on ne se douche pas, et, dans certain cas, on ne se lave pas les cheveux !)… Et six fois par jour, des potions amères à avaler sans rechigner : et avec joie, ça détoxe ! Plus des soins peu ragoûtants (lavements, « basti », et autres soins peu agréables, mais efficaces !)

Entre les quelques patients du Dr Mali, des liens se créent, une certaine « solidarité dans la douleur » s’installe… Mais tout a une fin, les traitements ayurvédiques aussi, c’est l’heure de rentrer dans le quotidien familier, avec ses avantages – un verre de Chardonnay, un plat de pâtes al dente, des draps propres, pas d’araignées ni de cafards, et en mars en Europe, en tout cas, pas de moustiques…

Pour moi, l’aventure indienne continue….

« ONE DAY » Auroville chante l’hymne (nostalgique) à l’espoir de Matisyahu.

… à Auroville. « La ville dont le monde (voire l’humanité pour certains) a besoin » (là, il faudra vraiment faire un effort, car pour le moment, c’est Auroville qui s’accroche désespérément au monde, pour témoigner de la prise de pouvoir des autorités indiennes sur la Cité de l’aube (autre appellation).

La situation est dangereuse : de nombreux occidentaux, jeunes surtout, ont peur de s’exprimer, surtout après cet événement inédit : un jeune Aurovilien, certes assez actif, mais sans agressivité, dans le débat sur l’attitude à observer face aux décrets et à l’autoritarisme de la secrétaire de la Fondation Auroville, a reçu, directement de Delhi (donc du pouvoir suprême indien) une notice d’expulsion, sans explication (Leave India Notice).

Comment réagir ? Cet événement a eu au moins le mérite de susciter un débat philosophique entre certains résidents. Faut-il laisser faire ? Réagir ? Tout le pouvoir est d’un seul côté…

Auroville semble avoir opté pour un changement de paradigme. Suite à diverses tentatives et démarches, notamment de quelques membres de l’association Auroville international (AVI), il s’avère qu’il n’y a pas de conciliation possible : d’un côté, on cherche le dialogue, la négociation, de l’autre, c’est non, pas de discussion « vous vous soumettez ou vous partez »…

Pour celles et ceux qui sont venus, en toute honnêteté, en quête d’un chemin spirituel de tranformation, il n’y a qu’une voie : la voie intérieure, trouver en soi la force de poursuivre sa quête à un autre niveau…Non plus dans une logique mentale, mais dans celle du cœur…

La vache et la Maison des délices.

Pour témoigner de cela, les Auroviliens sont venus en masse le 28 février, 55e anniveraire de la fondation d’Auroville, chanter et danser sur la musique et les paroles de « One Day », l’hymne à la joie et à l’espoir de Matisyahu, un chanteur américain. Le temps d’une soirée, on a oublié les gros nuages… A demi-voix, la fête était aussi un hommage au jeune homme expulsé (un Français né à Auroville).

Mais de la théorie à la pratique, le chemin est tortueux et semé d’obstacles. Car ici, la léthargie, la chaleur, la nonchalance locale et les « logiques infernales » si typiquement indiennes sont puissantes et déteignent sur les meilleures volontés !

Pourtant, la beauté des détails, le sourire des enfants dont j’envie l’insouciance, une vache entrant dans un restaurant et gentiment redirigée vers la sortie, une noix de coco tombée juste à côté d’un cycliste, le parfum violent d’une champaca, les rouleaux de l’océan tout proche, une guirlande de fleurs fraîchement déposées sur la petite statue de Ganesh, la divinité rieuse et facétieuse, favorite des Indiens du Sud, un jardin zen… complètement défraîchi par les jeux de deux chiens fous, un troupeau de vaches avec leur veau installé pour la nuit au milieu de la route, encore gorgée de la chaleur de la journées, un vieil homme qui m’explique, dans un anglais rocailleux, la magie de certaines fleurs… L’Inde au quotidien, c’est beaucoup pour elle que je reviens.

Les chiens fous dans le jardin zen. Photos Camille

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