Tribune libre – Reportage sur Louis Fouché, questionnements autour d’un exercice de fact-checking à la Radio Télévision Suisse


Le reportage de la RTS « Qui est Louis Fouché, l’antivax marseillais qui monte ? » se présente comme un exercice journalistique de fact-checking. Si la démarche est louable, elle soulève cependant quelques interrogations. Vérifions un peu avec recul et nuance…

On ne peut pas ne pas influencer…

Dès l’entame, on ne peut manquer de remarquer les codes employés par la journaliste : tutoiement, ton assuré, léger sourire narquois, posture confiante. En se comportant de la sorte, elle induit, selon les travaux de Daniel Kahneman, un état d’ « aisance cognitive » chez les téléspectateurs, atténuant leur esprit critique. 

Pour les personnes averties, cela génère immédiatement de la suspicion et mène à activer notre « système 2 » de pensée critique, ce qui nous invite à creuser ce documentaire. 

Quelques généralités connotées

Autres signaux interpellant : l’usage immodéré des termes « complotiste » et « anti-vax », souvent associé à des suspicions d’accointance avec l’extrême droite. 

Ces noms d’oiseaux ont été tellement servis et resservis depuis la crise du Covid qu’aujourd’hui, on peut se demander qui de l’accusateur ou de sa cible est le plus disqualifié par leur usage. Dans leur flou sémantique, ces définitions disent-elles encore quelque chose ou dénotent-elles plutôt une sorte de paresse de la pensée ?

Verre a moitié vide ou à moitié plein

La journaliste commente que, concernant les vaccins, les annonces d’effets secondaires seraient de « 0.09% », « dont la moitié n’était pas grave ». Or le fait est qu’il s’agit de 0.99 pour mille, dont l’arrondie doit se faire, selon les règles établies, à l’unité supérieure, donc 0.1%. 

Même si mathématiquement il s’agit du même résultat, le choix de communiquer « zéro – virgule – zéro pourcent, dont la moitié pas grave » plutôt que « 1 pour mille, dont la moitié grave » n’est pas anodin. Y-a-t ’il ici volonté de minimiser ? Et de plus en générant cette fois une contrainte cognitive (toujours selon Kahneman), induisant chez eux un jugement certes rapide, mais incorrect ?

Quelques omissions…

Comme le souligne Jacques Baud, « la propagande est plus le fait de ce qui n’est pas dit que des fake news ».

Plutôt que se focaliser sur la personne et sur certaines de ses contributions choisies (« cherry picking »), ne serait-il pas plus intéressant de parler de la forêt plutôt que de l’arbre ? Ainsi, de nombreux éléments semblent avoir été laissés dans l’ombre, notamment :

Messages subliminaux ?

Enfin, certains présupposés sont posés comme des évidences, sans être ni expliqués ni questionnés : la remise en cause des compétences du Pr. Raoult, la fiabilité présumée d’une source comme Conspiracy Watch ou encore l’exclusivité de la légitimité scientifique à certains experts.…

Des partis pris qui interrogent la neutralité de la démarche 

Oui, le CSI ce sont des centaines d’heures à visionner. Oui, la plainte pénale de Kruse, ce sont presque 500 pages. Comme les 1’600 pages des « BAG-Files », ou encore les 128 pages de la révision de la Loi sur les épidémies. Et contrairement à l’équipe journalistique, nous sommes des milliers à les avoir visionnées ou lues. Avec un garde-fou appliqué à nous-mêmes : s’intéresser aux informations qui ne correspondent PAS à ce qu’on croyait savoir. 

Le fact-checking, sans connaissance des biais cognitifs et de la psychologie sociale, s’appuie sur la croyance que la « rationalité » se suffit à elle-même dans un monde dans lequel l’information disponible serait neutre. 

Le fact-checking ne devrait-il pas apporter une contribution nouvelle, générer un nouveau savoir ? Et à ce titre plutôt s’intéresser à invalider non pas les avis paraissant minoritaires, mais au contraire les avis majoritaires, même s’ils sont gouvernementaux ? En considérant tous les angles d’analyse, même les plus dérangeants ? Ne devrait-il pas servir à dire au roi qu’il est nu ? À défaut, le risque n’est-il pas de ne faire que confirmer ses propres biais, au lieu d’éclairer réellement le débat ?

Philippe Vallat, Dr ès sc., systémicien, expert en santé publique indépendant, Villarepos

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Un commentaire à “Tribune libre – Reportage sur Louis Fouché, questionnements autour d’un exercice de fact-checking à la Radio Télévision Suisse”

  1. Begué Simon Anne Marie 3 juin 2024 at 04:24 #

    “La vérité émergera quand ses adversaires auront disparu “disait Max Planck
    Bravo pour votre engagement

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