La BCE, à la fois solution et problème pour les politiques nationales européennes


PAR MICHEL SANTI

L’Union européenne commet les mêmes erreurs les Etats-Unis lors de la Grande Dépression des années 20 et 30. C’est de stimuli fiscaux et de déficits budgétaires dont l’Europe a besoin. Le chômage et l’affaissement du pouvoir d’achat ne sont en rien la conséquence de l’“indiscipline budgétaire”, mais découlent en droite ligne d’une anémie de la demande. Cet enseignement de la Grande Dépression est pourtant ignoré par l’intelligentsia européenne qui, en lieu et place de relances comme arme pour éviter la trappe de liquidités, est tétanisée par le Pacte de Stabilité et de Croissance, synonyme d’austérité. Ce dogme achève de transformer l’Europe en un désert économique. Comment vaincre la prophétie auto-réalisatrice qui veut que, mécaniquement, moins de demande aboutit nécessairement à… encore moins de demande, et donc à moins de production. Et comment expliquer à nos dirigeants, souvent peu versés en cette matière, la différence entre macro-économie et micro-économie ?
 
Il devient aujourd’hui vital pour l’ensemble de l’Union que la seule institution encore dotée d’une puissante force de frappe –  la Banque Centrale Européenne – rompe ce carcan de rigueur et d’investissements en berne qui étouffent nos économies à petit feu. Responsable devant personne, la Banque Centrale Européenne dispose néanmoins de leviers de sanction, y compris sur les politiques nationales, car les instruments à sa disposition peuvent jouer un rôle actif – y compris de par leur non utilisation – sur le résultat des élections nationales. Ce fameux «spread» entre la dette française et la dette allemande, dont les catastrophistes ne cessent de prédire qu’il est condamné à diverger et à s’aggraver au détriment de la France, est entièrement dépendant de la bonne volonté et de l’action de la BCE, qui en a la parfaite maîtrise. Elle seule est en mesure d’utiliser une partie infime de ses munitions afin de rapprocher les deux courbes et démontrer ainsi aux spéculateurs sa détermination sans faille. Hélas, la BCE n’est pas une banque centrale neutre : elle a maintes fois prouvé par le passé qu’elle excellait dans sa capacité de coercition des Etats nationaux. Pour ce faire, elle n’a pas hésité au fil des années à laisser s’établir – et même s’intensifier – des vents de panique sur les divers marchés obligataires des moutons noirs européens sortis de la stricte orthodoxie comptable.
 
Aujourd’hui, suite à la dissolution de l’Assemblée Nationale en France, la stratégie des autorités européennes au plus haut niveau serait-elle de laisser filer le spread franco-allemand afin d’attiser les peurs vis-à-vis de certains candidats ? Le fait est que les marchés ne s’arrogent le pouvoir de ravager un pays qu’à partir du moment où la Banque Centrale les laisse faire. Que la BCE s’active donc, et qu’elle accomplisse son devoir sacré consistant à protéger les nations européennes des affres de la spéculation. Le banquier central peut bien se complaire dans son splendide isolement et prétexter son indépendance. Dans une conjoncture européenne de plus en plus déprimée, en l’absence d’une monnaie nationale qu’il est possible de dévaluer pour rétablir la compétitivité, seule la BCE est responsable de la régulation de la demande au sein de la zone qu’elle contrôle. Elle dispose des extincteurs : elle doit les utiliser, ou à tout le moins affirmer haut et fort sa détermination à le faire.

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