Drame du Temple Solaire à Cheiry, 30 ans déjà


PAR NADINE CRAUSAZ

Dans le pittoresque restaurant de campagne du Grenier de Cheiry, une ambiance animée règne comme de coutume parmi les habitués à l’heure de l’apéro. On discute football, entre deux matches de l’Euro en Allemagne, commentant les exploits de la Suisse. Ça plaisante aussi au sujet du concours de l’Eurovision, mais un client souligne quand même la belle victoire helvétique. Un paysan d’un village voisin se réjouit, quant à lui, d’assister à la prochaine fête de lutte suisse, en espérant passer entre les orages qui jalonnent ce début d’été bien pourri.

Parmi les clients, il y avait un homme sympathique qui avait été vu dans l’ensemble de la presse internationale. Le pompier était en effet apparu en première ligne, les images tournant en boucle, sur tous les écrans et dans les tabloïds du monde entier lors de la tragédie de l’Ordre du Temple Solaire, le 5 octobre 1994, il y a 30 ans ! 

De nos jours, il ne subsiste plus rien de la ferme où ces événements tragiques ont eu lieu, car les autorités cantonales avaient rapidement décidé de tout raser pour que l’endroit ne se transforme pas en attraction touristique ou en un sordide lieu de pèlerinage. Pour se faire une idée de l’ampleur de cette tragédie, la nouvelle génération est plus encline à rechercher des informations sur YouTube que d’écouter les récits des anciens. Mais les souvenirs remontent de temps à autre à la surface avec une émotion toujours palpable pour ceux qui l’ont vécu. Comme ce matin-là à l’heure de l’apéro.

A l’auberge mythique de Cheiry, les langues se délient à l’heure de l’apéro. Photos DR

Une soirée de joie avant l’effroi

Le 4 octobre 1994, une atmosphère festive régnait encore dans le bistrot de ce joli village de 300 habitants, niché dans la petite vallée de la Lembaz. La fête marquant l’arrivée des nouveaux gérants du restaurant Le Grenier avait été un franc succès. A l’heure de la fermeture, autour de minuit, un client sort sur le pas de la porte. Face à lui, sur le flanc du coteau, des flammes jaillissent du toit de la ferme de la Rochette. L’alarme retentit aussitôt. Les pompiers d’Estavayer-le-Lac se précipitent sur place, rejoints rapidement par les renforts locaux. Les hommes du feu de la commune, qui avaient passé la soirée au restaurant, ont juste le temps de revêtir leur équipement pour aller combattre le sinistre. 

Une fois l’incendie maîtrisé, le pompier et ses collègues durent s’atteler à la macabre tâche de transporter les sacs contenant les corps des victimes hors de la grange calcinée, pour les aligner dans le verger. Dans cette ambiance surréaliste, la stupeur le disputait à l’incompréhension et l’effroi se lisait sur les visages de tous les protagonistes.

À l’aube, une vision glaçante les attendait en effet : la police avait découvert 23 corps à demi calcinés dans le sous-sol du bâtiment, réaménagé en crypte. Des corps étaient criblés de balles, d’autres avaient la tête recouverte d’un sac. Certains avaient été empoisonnés, d’autres abattus. Ils étaient revêtus de capes, blanches, rouges, dorées. Parmi eux, une majorité de Genevois, mais aussi des Canadiens et des Français.

Comble de l’horreur 

L’enquête a révélé que les victimes avaient déjà été exécutées le 3 octobre ! Donc, au moment où, le village festoyait, les corps gisaient dans ce lugubre sous-sol. Car le bâtiment, fermé de l’intérieur, n’a été incendié que le lendemain par un système de mise à feu automatique. La police a pu récupérer un grand nombre de documents et de cassettes vidéo qui ont échappé aux flammes, ce système de mise a feu n’ayant que partiellement fonctionné, comme en a attesté la présence sur les lieux de poches d’essences reliées au système de mise à feu. 

La presse internationale fut alertée, attirant des visiteurs et des reporters du monde entier, laissant des habitants hébétés et aussi perplexes que les nouveaux venus. C’était comme si un cauchemar s’était abattu sur eux, une scène digne d’un film d’horreur plutôt que de la réalité. Personne ne comprenait ce qui s’était passé, à deux pas de chez eux. La présence de cette secte et ses agissements étaient ignorés de tous. Le choc psychologique fut immense pour des habitants qui n’avaient rien demandé de tel. Les portes de l’enfer s’étaient littéralement ouvertes sous leurs pieds.

Comble de l’horreur, à une centaine de kilomètres de là, un scénario similaire se déroulait dans deux chalets à Salvan, en Valais. Le destin de ces villages était bouleversé à jamais, même si la vie a repris ses droits et les traumatismes s’estompent avec les années. Mais est-ce dans une volonté de rayer ce lourd passé de la carte ? Aucune référence à ces événements tragiques ne figure en effet sur la page Wikipedia du village.

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Contexte historique de l’Ordre du Temple Solaire


Dans les années 1980, l’Ordre du Temple Solaire (OTS) émergea comme un groupe ésotérique influent en Europe, fondé par Luc Jouret, un naturopathe belge charismatique, et Joseph Di Mambro, un ancien coiffeur suisse. L’OTS mêlait spiritualité, croyances apocalyptiques et rituels mystiques dans une quête de transcendance spirituelle et d’élévation.

Attraits du mouvement

L’OTS attira des individus en quête de sens et d’une réponse aux incertitudes de l’époque. Le contexte des années 1980 était marqué par une atmosphère de fin de siècle, nourrie par des peurs apocalyptiques et une recherche spirituelle intense. Jouret et Di Mambro présentaient l’OTS comme une voie pour préparer ses membres à un événement cataclysmique imminent, tout en promettant une élévation spirituelle supérieure.

Implications sociales et médiatiques

Les événements de Cheiry et d’autres sites associés à l’OTS (Salvan, le Canada et le Vercors) ont eu des implications profondes à plusieurs niveaux. Tout d’abord, la brutalité des pratiques sectaires, révélée lors des enquêtes et des procès ultérieurs, a choqué et horrifié l’opinion publique mondiale. La presse internationale s’est emparée de l’affaire, attirant l’attention sur les dangers des mouvements sectaires et alimentant un débat sur la régulation et la surveillance de ces groupes.

Des pistes explorées

La piste politico-mafieuse est soutenue par diverses sources crédibles. Le psychiatre Jean-Marie Abgrall a évoqué des liens potentiels entre Luc Jouret et des membres de Gladio41. En 2006, le réalisateur Yves Boisset a vivement critiqué l’absence d’investigation sérieuse sur cette piste. Il a mis en lumière les relations entre Di Mambro et Jean-Louis Fargette, un chef mafieux assassiné en 1993. Boisset a réalisé le film “Les Mystères sanglants de l’OTS” pour exposer ses convictions, pointant du doigt l’implication présumée de Charles Pasqua et évoquant des trafics d’armes entre le Canada et l’Angola. Il a accusé également le juge Piller d’avoir détruit des éléments cruciaux en incendiant le chalet où le crime a eu lieu. 

De plus, il a souligné que l’inspecteur Jean-Pierre Lardanchet, retrouvé mort dans le Vercors, était lié aux renseignements généraux et aurait eu des accointances avec Charles Pasqua, selon plusieurs sources divergentes sur son affiliation exacte, certaines le présentant comme un agent de la Police de l’Air et des Frontières, d’autres comme une “taupe” infiltrée dans l’ordre.

Héritage 

Bien que l’OTS ait été dissous et ses membres dispersés, les leçons tirées de cette tragédie ont renforcé la vigilance contre les organisations potentiellement dangereuses qui exploitent les croyances extrêmes pour manipuler leurs adeptes. Cette histoire a également inspiré une réflexion continue sur la manière de protéger les individus vulnérables contre l’emprise psychologique des groupes sectaires.

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