Jean Ziegler, “l’idée que nous pourrions améliorer ou civiliser le capitalisme est une erreur totale”


Journaliste kirghize établi à Genève, Zhenishbek Edigeev a interviewé pour infoméduse Jean Ziegler, écrivain et sociologue suisse, ancien rapporteur spécial des Nations Unies.

infoméduse: L’un de vos derniers livres s’intitule « Le Capitalisme expliqué à ma petite-fille ». Le moins que l’on puisse dire est que nous n’avez jamais renié votre vision de ce système que vous honnissez.
Jean Ziegler: Il n’y a aucune fatalité. De minuscules oligarchies du capital financier international dominent la planète où une immense masse de gens est exclue de l’économie, expulsée d’une vie normale, et meurt de faim. Dans cet ordre cannibale, la Suisse joue un rôle central. Par exemple, après Londres, elle est le deuxième marché pour les matières premières agricoles. Pendant mon mandat au Parlement, j’ai observé de près comment l’État s’agenouille continuellement devant l’oligarchie bancaire. En tant que professeur de sociologie des pays du Tiers Monde, j’avais accès aux chiffres de cette horreur. En tant que rapporteur spécial des Nations Unies de 2000 à 2008, j’ai vu cette conséquence: la faim. Elle n’est pas une fatalité, car si la distribution de la nourriture était normativement réglée, le droit à l’alimentation de l’homme serait respecté, et tout le monde mangerait. Mais c’est le marché qui règle l’accès à la nourriture.

L’année dernière, selon la Banque mondiale, les 500 plus grandes sociétés transcontinentales privées ont contrôlé 52,2 % du produit bancaire brut mondial. Elles dominent la planète dans tous les secteurs: industries, services, banques, etc. Ces solidarités du capital transcontinental privé ont un pouvoir plus grand que celui de n’importe quel État, de n’importe quel pape, empereur ou roi. Elles échappent à tout contrôle syndical, parlementaire ou étatique. Leur seule stratégie est la maximisation du profit à court terme, souvent à n’importe quel prix humain.

Je viens de l’ex-Union soviétique. Comme vous le savez, notre système était socialiste. Vous critiquez le capitalisme, mais pensez-vous que notre socialisme était meilleur ?
Non, pas du tout. Je pense que la Révolution d’Octobre était un événement extraordinaire. Lénine était un homme extraordinaire. La Révolution de 1917 fut un moment capital dans l’histoire mondiale. Cependant, après la mort de Lénine en 1924, une terrible perversion s’est installée. Le Parti communiste, qui était un mouvement de liberté et de démocratie, est devenu, sous Staline, un instrument dictatorial de corruption et de crimes contre l’humanité, avec les goulags, etc. Ils ont trahi tout ce que Marx et Lénine ont enseigné.

Pour revenir au capitalisme dont vous êtes un contempteur influent, comment voyez-vous la suite? Un changement est-il possible?
Une nouvelle révolution est nécessaire. Elle vient parce qu’un nouveau sujet historique émerge: la société civile planétaire. C’est une multitude de mouvements sociaux, d’églises, de syndicats, etc., de personnes qui se lèvent et s’opposent complètement à cet ordre mondial. Emmanuel Kant, le philosophe allemand, a dit : « L’inhumanité infligée à l’autre détruit l’humanité en moi ». Autrement dit, l’impératif moral de la société civile ne vit que par la conscience de l’identité. Des millions de personnes ne veulent plus vivre sur une planète où les richesses abondent alors que toutes les cinq secondes un enfant meurt de faim. Ainsi, une insurrection des consciences est en cours pour renverser le régime des oligarchies. Quel sera le chemin ? Quel sera le résultat ? Nous ne le savons pas encore.

Vous parlez d’une révolution. De simples améliorations du système ne sont donc pas possibles, à vos yeux?
Non. L’idée que nous pourrions améliorer ou civiliser le capitalisme est une erreur totale. L’histoire est très claire à ce sujet. L’esclavage, qui a déporté 400 millions d’Africains sur 350 ans à travers l’Atlantique Nord et Sud, ne pouvait pas être amélioré. Il fallait abolir l’esclavage. Un homme est un homme, qu’il soit noir, blanc ou autre. Il mérite le même respect, les mêmes droits, etc.

Vous avez travaillé environ huit ans à l’ONU. Avez-vous eu le sentiment d’avoir été écouté?
Écoutez, l’ONU est paralysée, avec un Conseil de Sécurité où les puissances ont un droit de veto. Aucun des grands conflits n’est contrôlé par les Nations Unies. Son rôle s’est totalement affaibli. Des massacres continuent dans de nombreuses régions sans son intervention. Mais c’est la seule instance que nous avons pour assurer une sécurité collective sur la planète. Elles est irremplaçable, même si pour l’instant, elles attend une renaissance.

Vous l’avez rappelé, en travaillant à l’ONU, vous aviez une bonne connaissance de l’état de l’alimentation dans le monde. Comment la situation a-t-elle évolué depuis?
C’est pire maintenant. La faim dans le monde augmente, et elle va augmenter encore beaucoup plus, parce que l’Ukraine, qui est le troisième exportateur mondial de blé, de maïs, etc., est pratiquement empêchée d’exporter. Il y a un risque que tout s’effondre complètement et rapidement. Prenez l’Égypte, par exemple, un pays en développement qui importe le plus de céréales au monde, 12 millions de tonnes par an, dont 8 millions viennent d’Ukraine. Si ces livraisons s’arrêtent, les 102 millions d’Égyptiens, la majorité, tomberont dans l’abîme de la faim. La nouvelle récolte est prévue pour septembre, mais si ces livraisons ne parviennent pas en Égypte en quantité suffisante, la situation sera très grave.

Combien d’habitants la Terre peut-elle nourrir ?
La FAO estime maintenant que l’agriculture mondiale peut nourrir sans problème 12 milliards d’êtres humains. Actuellement, nous sommes 7,8 milliards, donc nous pourrions presque doubler la population mondiale. Si l’accès à la nourriture ne dépendait pas du pouvoir d’achat mais du respect du droit humain à l’alimentation, alors pratiquement le double de l’humanité pourrait être nourri.

Et au niveau de la qualité de la nourriture?
Il y a eu des progrès en termes de qualité de la nourriture. Mais encore une fois, le problème n’est pas celui de la production. C’était un problème il y a 200 ans, mais aujourd’hui, c’est plus un problème de distribution et d’accès à la nourriture, ainsi que de concentration des richesses mondiales entre quelques mains. C’est là le véritable problème, pas un manque de productivité.

Quelle est la cause principale de la pauvreté ?
C’est la corruption, l’exploitation par les multinationales, la dégradation des terres — un tiers des terres africaines sont des terres arides, recevant moins de 450 millimètres de pluie par an, rendant l’agriculture impossible sans irrigation. Seulement 3,5 % des terres agricoles africaines sont irriguées, le reste dépend de l’agriculture pluviale comme il y a 3000 ans. Il existe de multiples causes de la pauvreté, mais le Pape François, de manière surprenante, a noté qu’un milliard d’êtres humains sont considérés comme des « déchets », c’est-à-dire les plus pauvres de la planète, ceux qui sont exclus de la société.

Critiquer le système est toujours très risqué, voire dangereux, n’est-ce pas?
En effet, j’ai reçu des menaces de mort, j’ai eu besoin de protection policière, surtout après la publication de mon livre “La Suisse lave plus blanc”. Mon immunité parlementaire a été levée et j’ai été confronté à plusieurs procès. Tout ce que vous voyez chez moi appartient à ma femme. Je n’ai rien, c’est le prix que j’ai payé. Malgré cela, j’ai été réélu au parlement. La population m’a soutenu. Cela ne signifie pas pour autant que je sois à l’abri d’un assassinat, mais nous vivons dans un État de droit. La liberté d’expression existe. La publication de mes livres à Paris, traduits dans le monde entier, y compris en Chine, m’a offert une certaine protection. C’est pourquoi j’admire profondément tous les opposants dans les pays dictatoriaux, qui risquent leur vie, celle de leur famille et leur existence même, en protestant et en disant la vérité. Leur courage est immense. En tant que dissident suisse, je sais que notre situation est bien différente. Nous sommes le seul parlement démocratique au monde où il n’y a pas d’incompatibilité: une fois élu, vous pouvez siéger dans les conseils d’administration des banques et des multinationales. L’oligarchie a colonisé les institutions politiques et aliéné la conscience collective. Dans mon livre sur le capitalisme, je présente le résultat des derniers 200 référendums en Suisse. Malgré une presse et des médias largement contrôlés par l’oligarchie, une société civile existe en Suisse et sa capacité de résistance ne cesse de croître.

Propos recueillis par Zhenishbek Edigeev

Jean Ziegler et l’auteur de l’interview. Photo DR

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