Yasmine Motarjemi, “je mène toujours un triple combat, juridique, médiatique et scientifique”


Écrivain kirghize établi à Genève, Zhenishbek Edigeev s’est entretenu le 28 juin 2024 avec Yasmine Motarjemi (photo DR), spécialiste des toxi-infections alimentaires. De haute lutte, cette lanceuse d’alerte a gagné un procès contre Nestlé mais cette victoire lui laisse un goût amer.

Oui, j’ai gagné, mais c’est une victoire très amère. Très amère parce qu’au départ, mon combat portait sur la gestion de la sécurité alimentaire. D’ailleurs, ma lettre de licenciement précise que j’ai été licenciée pour mes opinions. Donc, il s’agissait bien d’une affaire de sécurité alimentaire. Pendant le processus, j’ai été harcelée à cause de mes opinions avant d’être licenciée. On aurait pu me licencier immédiatement si mes opinions ne convenaient pas au groupe, mais celui-ci a choisi de me harceler pendant quatre ans pour me détruire psychologiquement et socialement, ruiner ma carrière.

En Suisse, vous savez, on peut licencier quelqu’un avec trois mois de salaire. C’est très facile de licencier, un peu comme aux États-Unis. On aurait pu me licencier, mais non, on a choisi de me harceler. Finalement, on m’a licenciée quand j’étais vraiment détruite et malade. J’ai donc dû porter plainte pour harcèlement, car les autorités devaient s’occuper des problèmes de sécurité alimentaire. Comme je n’avais pas beaucoup d’argent et que les procédures coûtaient cher, j’ai dû choisir ma stratégie. J’ai donc porté plainte pour harcèlement en expliquant que cela était dû à des questions de sécurité alimentaire, et j’ai rapporté ces problèmes aux autorités compétentes.

Personne n’a été sanctionné

J’ai écrit aux autorités européennes, américaines, françaises, mais aucune d’entre elles n’a donné suite. Elles ont fermé les yeux. Après 13 ans de bataille judiciaire, j’ai gagné, mais personne n’a été sanctionné. Ce que le tribunal m’a donné en dépens couvre à peine les honoraires d’avocat. Après avoir perdu tant d’années de ma vie, je n’ai rien gagné. Ce n’était pas pour l’argent que je faisais cela.

Personne n’a été sanctionné, même ceux qui ont menti au tribunal. Les lois ont été violées sans aucune conséquence. Quant aux questions initiales de sécurité alimentaire, les autorités n’ont rien fait. Les mêmes pratiques continuent, le système d’alerte ne fonctionne toujours pas. Une entreprise responsable et honnête examine et corrige les problèmes signalés par ses employés. Au lieu de cela on ferme les yeux et on tue le messager. Les lanceurs d’alerte sont comme les journalistes critiques : ils sont harcelés, voire détruits professionnellement.

Le harcèlement que j’ai subi en tant que cadre supérieur était insidieux. On me discréditait, on m’humiliait, on démantelait mon équipe, on m’isolait, et on me retirait mes responsabilités. On espionnait mes actions, et on créait des conflits internes. Mes évaluations annuelles étaient manipulées pour me dénigrer. On m’a proposé des postes placards, humiliants, pour me pousser à démissionner.

Quand on détruit la carrière d’une personne, elle peut se retrouver au bord du suicide. C’est ce que j’ai vécu. L’idée du suicide était devenue une solution pour moi. Avant de me suicider, j’ai décidé de mener ce procès. Chaque jour était difficile. L’idée du suicide m’a aidée à tenir bon. L’argent n’avait plus d’importance. Même quand on m’a proposé de l’argent pour garder le silence, j’ai refusé. L’argent ne comptait plus.

Les médias n’ont pas cherché à savoir la vérité

Même après ma victoire au tribunal, Nestlé n’a jamais reconnu ses torts. Ils ont payé pour clore le procès civil, mais ils n’ont jamais admis avoir mal agi. Mon combat pour la sécurité alimentaire n’a pas porté ses fruits, et les mêmes pratiques continuent.

J’aurais été satisfaite si les autorités avaient examiné mes plaintes et reconnu que Nestlé avait failli en matière de sécurité alimentaire. Mais cela n’a pas été le cas.

Les médias suisses n’ont jamais cherché à savoir la vérité. Par exemple, avec l’affaire de Nestlé Water ou les pizzas, ils auraient pu demander mon avis. À part quelques exceptions, les médias suisses ne sont pas indépendants. Par exemple, un journal lémanique m’a traitée de rebelle. Ils n’ont jamais voulu savoir la vérité. Même dans l’affaire des pizzas, quand le PDG de Nestlé a donné une fausse explication, j’ai écrit au journal pour dire que les explications étaient fausses, mais ils n’ont jamais voulu publier mon avis.

Une journaliste d’un quotidien romand m’a interviewée, a écrit tout un article sur moi, mais on a censuré son article. La veille de mon procès, quand elle a voulu venir au tribunal, on lui a enlevé le dossier des lanceurs d’alerte et on lui a dit qu’elle ne pouvait pas y aller parce que le journal soutient les employeurs, pas les employés. De même, un hebdomadaire alémanique a fait un article, mais le journaliste m’a dit qu’il ne pouvait pas poursuivre l’affaire car le nouveau rédacteur en chef était un ami de l’ancien PDG. Ils sont tous des copains.

On peut se poser des questions également sur l’intégrité des magistrats. Un avocat, qui est aussi professeur de droit du travail, n’a pas reconnu le harcèlement que j’ai subi. Comment un professeur de droit du travail ne peut-il pas reconnaître ce que j’ai vécu comme du harcèlement ? Soit il manque de compétence, soit il ment. Il ne devrait pas mentir en tant que professeur. Pourtant, il a présenté une enquête bidon au tribunal. Si j’avais perdu, ce traitement serait devenu acceptable.

Je suis toujours inquiète

Aujourd’hui, je mène encore plusieurs combats. Le combat juridique continue car j’ai un procès en cours contre la caisse de pension de Nestlé. J’ai aussi un combat médiatique pour sensibiliser le public et un combat scientifique pour améliorer la gestion de la sécurité des aliments. Je publie des articles et donne des conseils à ceux qui me consultent.

Maintenant, je suis toujours inquiète. Par exemple, en vous parlant, je prends le risque d’avoir un procès. Mon ancien employeur ne va pas me tuer physiquement, mais ils peuvent m’épuiser par des procès et des humiliations publiques. Pendant des années, j’avais peur, mais aujourd’hui, je continue de lutter pour la justice et la sécurité alimentaire.

Propos recueillis par Zhenishbek Edigeev

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Un commentaire à “Yasmine Motarjemi, “je mène toujours un triple combat, juridique, médiatique et scientifique””

  1. Habachi Susan 8 juillet 2024 at 21:21 #

    Je suis revoltée, scandalisée et très triste. C’est incroyable de constater une telle injustice. On peux mesurer la profondeur de  la souffrance morale et physique infligée à Madame Motarjemi. J’espère qu’elle retrouvera le plus rapidement sa santé.
    Le monde a tellement besoin de gens comme elle aujourd’hui. Des gens qui se soucient des autres et placent le bien de tous avant leurs propre intérêts.
    Je n’ai qu’à saluer son intégrité, son  professionnalisme et son courage.
    Je lui souhaite également beaucoup de succès dans  ses courageux efforts et son combat noble.
    Madeleine Ferron a si bien dit;
    “Ce n’est pas la victoire qui rend l’homme beau, c’est le combat.”

    Susan Habachi

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