Le pays de Maradona a définitivement perdu la boule


PAR NADINE CRAUSAZ

L’Argentine, championne du monde en titre, est en train de vivre une nouvelle saison de sa série préférée: scandales, magouilles, sanctions absurdes et guerre ouverte entre clubs et fédération. Le dernier épisode en date ? L’« espaldazo » d’Estudiantes (les joueurs se sont mis en ligne en tournant le dos aux joueurs de Rosario Central) et la réponse nucléaire de l’Association du football argentin, l’AFA! 

Bienvenue dans un monde du foot où les scandales se succèdent comme des penalties ratés, dans le chaos argentin : un pays qui pleure encore son D10S, Maradona (mort il y a cinq ans). Chez les champions du monde, le football est bel est bien devenu un théâtre de l’absurde, où corruption, népotisme et manipulations règnent en maîtres – une véritable telenovela satirique ! 

« On ne salit pas le ballon »: une expression célèbre de Diego Maradona.
Photo générée par IA GROK

Que s’est-il passé le 23 novembre ?

Huitièmes de finale de la Copa de la Liga. L’AFA, dont le président est Claudio Fabián « Chiqui » Tapia, avait exigé que Rosario Central, désigné « Campeón Anual 2025 », reçoive le pasillo, la haie d’honneur de la part de l’équipe visiteuse, Estudiantes de La Plata. Les joueurs d’Estudiantes, sous la directive de leur président Juan Sebastián Verón, se sont bien placés de chaque côté sur la pelouse, en apparence prêts à respecter le protocole. Au moment où les joueurs de Rosario Central s’apprêtaient à fouler la pelouse, l’ensemble de l’équipe visiteuse a pivoté simultanément pour leur tourner le dos. Un geste collectif, parfaitement synchronisé, qui a transformé la haie d’honneur classique en un « espaldazo » glacial  !

Ce refus assumé – un pied de nez au ‘trophée fantôme’ fraîchement inventé pour Rosario – a immédiatement fait le tour des réseaux… L’image de ces vingt-deux dos alignés face aux tribunes du Gigante de Arroyito est d’ores et déjà entrée dans l’histoire du football argentin comme l’une des contestations les plus spectaculaires jamais vues sur un terrain de première division !

Le Tribunal de Discipline de l’AFA n’a pas traîné pour rendre sa sanction : Juan Sebastián Verón, président du club, écope de six mois de suspension totale de toute activité liée au football. Le capitaine Santiago Núñez est suspendu deux matchs et privé de brassard pendant trois mois. Onze joueurs – Fernando Muslera, Román Gómez, Tiago Palacios, Facundo Farías, Leandro González Pírez, Santiago Arzamendia, Edwuin Cetré, Gastón Piovi, Cristian Medina, Mikel Amondarain et Núñez lui-même – se voient infliger deux matchs de suspension chacun.  Le club est condamné à une amende équivalente à la valeur de 4 000 entrées générales. Disproportionné ? Clairement une revanche mesquine contre Verón, le contradicteur implacable de Tapia. Leurs clashs sont fréquents !

On ne salit pas le ballon! Le président Claudio Tapia dans la tourmente. Photo générée par IA

Le PDF gate : le document qui n’existait pas avant d’exister

Le Boletín Oficial n° 6625 est un communiqué administratif de l’AFA, du 12 février 2025 : il s’agit d’une résolution du Comité Exécutif de l’AFA qui réglemente le protocole d’une haie d’honneur pour les équipes championnes. Le document détaille en effet l’obligation pour l’équipe visiteuse de former un couloir face aux joueurs honorés, applaudissant sans gestes provocateurs, sous peine de sanctions disciplinaires – un « manuel » censé imposer le respect protocolaire. Or, ce bulletin a en fait été créé le 23 novembre à 19 h 21, en plein match ! Les métadonnées du PDF, analysées par n’importe qui téléchargeant le fichier sur le site de l’AFA, démontrent sa création le soir du match au moyen d’Adobe PDFMaker (version sortie en septembre 2025, donc pas disponible en février). L’AFA a bien tenté de nier avec un communiqué laconique : « Les bulletins sont intouchables » – mais personne n’y croit, et le fichier parle de lui-même.

Et comme si le PDF truqué ne suffisait pas, la même semaine éclate le scandale Sur Finanzas, le sponsor vedette de Tapia, épinglé pour blanchiment massif via sa billetterie fantôme

La Direction générale des impôts (DGI) vient de porter plainte contre Sur Finanzas, la fintech fondée en 2021 et dirigée par Ariel Vallejo. Accusée de lavado de dinero (blanchiment) et d’évasion fiscale via sa billetterie virtuelle, l’entreprise aurait en effet servi de « circuit marginal » pour laver des fonds suspects, incluant 42 entreprises fictives (818 milliards de pesos, soit environ 453 millions de francs suisses). Et le lien avec l’AFA ? Sur Finanzas est le sponsor principal de la Liga Profesional de Fútbol (première division argentine), avec le tournoi principal rebaptisé Copa Sur Finanzas depuis fin 2023. Cela inclut les compétitions Apertura et Clausura de la saison 2025. 

Son logo orne aussi les maillots de Banfield et surtout Barracas Central (club historique de Tapia, promu à coups d’arbitrages généreux). Vallejo fanfaronnait en 2023 : « J’ai une très belle relation avec Chiqui. Nous prêtons de l’argent à plusieurs clubs. »  Alors que l’AFA génère des millions en droits TV, elle  redistribue des miettes aux clubs de base (TN ; El Tribuno). Pour ne pas manquer une occasion de racketter à l’international, l’AFA a négocié un deal de 12 millions de dollars pour un match amical avec Messi en Angola le 14 novembre dernier – un voyage express à Luanda où l’Argentine s’est imposée 2-0.  
La prise de position de Milei 

Sur son compte X,  le président Javier Milei a pris parti dans le conflit et a apporté un soutien très ferme à Estudiantes:

Honneur à l’école de Don Osvaldo (NDR : en référence à Zubeldía). Point final.

Le message était accompagné d’une image d’un lion portant le maillot d’Estudiantes.  Il a d’ores et déjà annoncé qu’il ne se rendrait pas à Washington le 5 décembre, pour le tirage au sort des groupes de la Coupe du monde 2026 ! Il n’a sans doute pas très envie de se retrouver sous les projecteurs en mondiovision aux côtés du sulfureux Tapia !  

Pire que Grondona

On pensait qu’avec la mort de Julio Grondona en 2014, l’ère des barons tout-puissants à l’AFA était terminée. Dix ans plus tard, Claudio Tapia, au pouvoir depuis 2017 et réélu sans adversaire jusqu’en 2028, a non seulement repris le flambeau, mais l’a porté plus loin : favoritisme arbitral, népotisme assumé, documents antidatés, titres inventés de toutes pièces. 

Le football argentin n’est plus un sport que sur le terrain. Hors du rectangle vert, c’est la caricature parfaite d’un pays où la corruption est devenue la règle, le mensonge la norme et le ridicule le quotidien. Le hasthag #fueratapia est devenu tendance ! Les Argentins réclament sa démission désormais.

Cinq ans après le décès de Maradona, le pays de D10S a bel et bien perdu la boule. Et nous, on continue à dévorer la série.

Maradona disait: « On ne salit pas le ballon. Là, il a roulé dans la fange! » Photo Nadine Crausaz

L’eau est dans le gaz depuis longtemps

Dans le conflit opposant le président Javier Milei à Claudio « Chiqui » Tapia, l’eau est déjà dans le gaz depuis longtemps, et le communiqué conjoint FIFA-CONMEBOL du 12 septembre 2024 en est la preuve irréfutable : dès cette date, les deux instances internationales ont dû adresser une mise en garde officielle et publique au gouvernement argentin, rappelant que « seule l’AFA est compétente pour décider de la nature juridique de ses clubs » et que toute ingérence de l’État violerait l’article 19 des Statuts FIFA, avec à la clé une suspension immédiate de l’Argentine de toutes les compétitions internationales. 

Ce document, fruit d’une consultation juridique lancée par l’AFA en août 2024 pour contrer le décret Milei imposant les Sociétés Anonymes Deportivas (SAD), a déjà révélé des tensions profondes, où politique et sport s’entremêlent avec les affaires et les médias : Milei pousse pour un modèle privatisé inspiré de la Premier League afin d’attirer des investisseurs étrangers et de moderniser un football argentin endetté de milliards, mais Tapia défend farouchement le statut associatif non lucratif, arguant que cela préserverait l’essence culturelle du sport populaire. 

Cette bataille s’étend aux droits de retransmission télévisée, un enjeu financier colossal (estimé à des centaines de millions de dollars annuels pour la Primera División et l’ascenso), où l’AFA négocie directement avec des géants comme Clarín pour les contrats TV. Mais où le gouvernement a riposté en avril 2025 en supprimant le régime fiscal spécial exonérant clubs et diffuseurs d’impôts sur billets et droits audiovisuels, provoquant une perte estimée à 7 milliards de pesos par an et risquant de faire basculer les négociations vers des plateformes privées ou étrangères. 

Le risque d’explosion est imminent : une intervention étatique forcée, malgré l’avertissement de 2024, pourrait déclencher la suspension FIFA, excluant l’Albiceleste de la Coupe du monde 2030 et les clubs de la Libertadores, un cataclysme pour le champion du monde en titre. NC

Mais qu’est ce qu’on a fait au bon Dieu? Photo©2025 Nadine Crausaz

Le Trophée Fantôme ou comment l’AFA a inventé un titre de champion pour son chouchou à Di María 

L’Association du Football Argentin (AFA) a orchestré l’une des magouilles les plus flagrantes de l’histoire récente du football national : la création rétroactive et totalement inédite d’un titre de « Champion de la Liga 2025 » décerné à Rosario Central uniquement sur la base du classement annuel cumulé (66 points), alors que ce critère n’avait jamais existé dans le règlement et n’avait été annoncé à personne avant la décision !

Le 20 novembre, à peine 48 heures après la fin de la phase régulière, le Comité Exécutif de l’AFA a voté à l’unanimité, sans débat public ni consultation des clubs, l’invention de ce trophée « exceptionnel » pour récompenser la régularité sur l’année civile. Le timing est éloquent : Ángel Di María, champion du monde 2022 et icône nationale, venait de porter Rosario Central en tête de ce classement fictif grâce à son retour triomphal, six mois plus tôt ; sans l’ex-sociétaire de Benfica et de la Juventus, le club n’aurait jamais atteint cette première place. Un cadeau empoisonné qui a enflammé les réseaux et les plateaux TV. 

La remise du trophée a eu lieu dans les bureaux de l’AFA à Buenos Aires, en catimini, loin du stade Gigante de Arroyito, sans fête populaire et sans la moindre valeur sportive réelle (aucune qualification continentale, aucun match de supercoupe). Pour beaucoup d’observateurs et de supporters, c’est l’aveu cynique : l’AFA a purement et simplement fabriqué un titre sur mesure pour que son héros national, Di María, puisse soulever une coupe avec le maillot de son club formateur avant de raccrocher les crampons. Ce tour de passe-passe administratif, aussi grossier que politiquement calculé par l’AFA, a privé les supporters d’une vraie fête dans leur stade emblématique. Pour les fans de Central, c’est une insulte supplémentaire. NC

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