Notre journaliste se souvient: « Le destin tragique de Sandra, victime oubliée de l’«escândalo de Berna», me ronge encore aujourd’hui »

Journaliste professionnelle active autrefois dans la couverture d’événements liés au football, Nadine Crausaz a replongé dans ses archives, comme on reprend la route d’un vieux voyage, pour tenter d’exorciser un souvenir qui la hante depuis les années 1980. L’écho d’une affaire sordide dans le milieu du football, révélée à une époque où, nous explique-t-elle, « le machisme ambiant faisait de la simple présence d’une femme une provocation pouvant mener jusqu’au viol, en tout cas à l’épuisement de devoir constamment justifier sa place ».

PAR NADINE CRAUSAZ, de Buenos Aires

Le 29 juillet 1987, Sandra Pfäffli, une gamine de 13 ans, jolie, naïve et débordante de vie, se rend à l’Hôtel Métropole de Berne en compagnie de deux camarades. Son seul rêve est d’approcher les joueurs du prestigieux club brésilien de Grêmio Porto Alegre, de décrocher des autographes et, qui sait, un maillot. Ses deux amis sont vite congédiés. Dès cet instant, Sandra se retrouve seule. Le piège se referme lorsqu’elle franchit le seuil de la chambre 204 et que la porte est verrouillée derrière elle.

Grêmio Porto Alegre, club réputé du sud du Brésil, effectue alors une tournée européenne. L’équipe fait escale à Berne pour disputer la Philips Cup, un tournoi international renommé. À l’époque, je suis une jeune journaliste et collaboratrice de l’Association suisse de football. Dans ce cadre, il est courant de rendre visite aux équipes étrangères, d’échanger avec les joueurs et les staffs techniques. J’ai ainsi croisé les joueurs de Gremio à plusieurs reprises avant ce drame: discussions informelles, sourires échangés, une ambiance détendue, typique des préparatifs d’avant-saison.

Le 30 juillet, l’atmosphère à l’Hôtel Métropole devient soudain surréaliste. Quatre joueurs – Alexi Stival (dit Cuca), Henrique Arlindo Etges, Eduardo Hamester et Fernando Castoldi – sont arrêtés par la police suisse à la suite de la plainte déposée par les parents de l’adolescente.

Un examen réalisé par l’Institut de médecine légale de l’Université de Berne confirme la présence de sperme provenant de Cuca et d’Eduardo sur le corps de la jeune Sandra. Aucun signe de violence physique n’est relevé, mais la législation suisse en vigueur à l’époque qualifie tout acte sexuel avec une mineure de moins de 16 ans de délit, indépendamment de tout éventuel consentement. Henrique et Eduardo reconnaissent avoir eu des relations sexuelles avec l’adolescente, tout en affirmant qu’elles étaient consensuelles. Cuca nie quant à lui toute participation active. Fernando, considéré comme ayant joué un rôle de complicité – notamment en faisant le guet ou en restant passif –, réfute également toute implication directe.

Article datant de 1987 du magazine sportif brésilien Placar. Le scandale de Berne rappelle que des hommes considérés comme discrets, gentils et chastes peuvent commettre des actes de violence contre des femmes.

Trop belle pour être une enfant, donc coupable

Pour étouffer le scandale naissant, les autorités et les instances diplomatiques sont immédiatement alertées. Le club mobilise sans tarder l’un des plus éminents avocats du barreau brésilien pour défendre les joueurs impliqués. De son côté, la presse du Rio Grande do Sul choisit de minimiser l’affaire, la qualifiant de simple « travessura » (plaisanterie) ou suggérant que la jeune fille a eu un comportement provocant et paraissait plus âgée que son âge réel – des arguments repris des déclarations des joueurs eux-mêmes. Certains médias vont jusqu’à la traiter de « puta ».

Le machisme ambiant des années 80 est si prégnant que la presse et une partie de l’opinion publique inversent totalement les rôles : Sandra est dépeinte comme une provocatrice, une « allumeuse » qui aurait sciemment cherché les ennuis, tandis que les footballeurs sont présentés comme de pauvres victimes piégées. La mère de Fernando déclare publiquement : « Mon fils n’est pas homosexuel », pour défendre l’idée qu’il n’a pas participé activement aux actes…

Toujours dans Placar, un article explique que les joueurs œuvrent pour effacer les traumatismes du scandale de Berne.

Accueillis en héros

Les joueurs restent détenus environ un mois en Suisse avant d’être libérés sous caution et autorisés à regagner le Brésil. À leur arrivée à l’aéroport de Porto Alegre, ils sont accueillis en héros. Familles et une foule compacte de supporters – parmi lesquels figurent même des fans du rival historique, l’Internacional – les ovationnent chaleureusement, certains allant jusqu’à proférer des insultes à l’encontre de la jeune victime.

La justice suisse les condamne ensuite par contumace : Cuca, Henrique et Eduardo écopent de quinze mois de prison pour actes sexuels avec une mineure sous contrainte ; Fernando, de trois mois pour complicité. Aucun d’entre eux n’a purgé sa peine, le Brésil refusant d’extrader ses propres ressortissants.

Le photographe a fait le siège 5 jours devant la maison de la victime à Ittigen près de Berne. Sa photo faite, il l’a vendue à la presse internationale. Les agences AFP et AP l’ont refusée car la victime était mineure. Ici, un article du magazine Placar.

Sandra Pfäffli est décédée dans l’indifférence générale en 2002, quinze ans après les faits, à l’âge de 28 ans seulement

Quelques semaines plus tard, le hasard – ou plutôt ma curiosité professionnelle – me conduit au Brésil, à Porto Alegre. J’y suis reçue par le président du club, qui me demande de me présenter comme une journaliste belge afin d’éviter tout problème… Comme si rien ne s’était passé, les quatre joueurs ont déjà réintégré l’équipe. Cuca a repris la compétition et, lors d’un match auquel j’assiste, il inscrit quatre buts. Dans l’euphorie de la réception d’après-match, je n’ai pu m’empêcher de lancer une pique ironique sur les « effets de la femme suisse »… Une remarque peu élégante, je l’avoue, mais le contexte est alors totalement irréel.

Malgré cette proximité exceptionnelle avec les faits – j’ai été aux premières loges à Berne et j’ai revu les joueurs dans leur environnement triomphal au Brésil –, je n’ai jamais rien écrit sur cette affaire. Dans un climat où la vérité est systématiquement tronquée, j’ai préféré garder le silence. Je me suis souvent sentie lâche pour cela, je le reconnais, mais qu’aurais-je pu faire d’autre ? Un reportage n’aurait de toute façon rien changé au destin de Sandra, hélas déjà scellé.

Car oui, j’ai passé quelques décennies dans le monde du football de haut niveau international, en tant que journaliste. Je sais trop bien ce que signifie être une femme dans cet univers. On m’a collé l’étiquette de « baiseuse de stades », on a insinué que je couchais pour obtenir des interviews. J’ai souffert moi aussi de ce machisme rampant, de ces insinuations qui salissent et qui blessent profondément – même si les mots ne marquent pas la chair comme l’agression subie par Sandra. Mais les mots laissent des cicatrices invisibles, certes, mais profondes.

Quand on est naïve et passionnée, comme Sandra, comme moi, quand on grandit dans un cocon protégé comme celui de la Suisse, on n’imagine pas que de telles choses puissent arriver. Et quand la réalité nous rattrape, le mal est déjà fait.

Le calvaire de Sandra a duré trente minutes, et a été fatal. Pour ma part, j’ai encaissé les sous-entendus dégueulasses, les regards, les blagues de vestiaire recyclées en « humour », les portes qui se ferment quand tu refuses de jouer le jeu. J’ai payé cher, mais pas autant que Sandra. Je suis encore debout, avec ces balafres à l’âme que personne ne voit.

Et voir le destin de Sandra, son histoire, son silence forcé, sa vie détruite – sans pouvoir ou sans oser bouger à l’époque – me ronge encore aujourd’hui. Sandra Pfäffli est décédée dans l’indifférence générale en 2002, quinze ans après les faits, à l’âge de 28 ans seulement. Sa brève existence a été marquée par de profondes séquelles psychologiques et par plusieurs tentatives de suicide.

La justice suisse n’a appris son décès qu’en 2023, au moment de la recontacter. L’affaire a en effet resurgi au Brésil cette année-là, lorsque Cuca est devenu entraîneur des Corinthians de São Paulo. Cette nomination a déclenché une immense controverse : protestations massives de groupes féministes, prises de position de l’équipe féminine du club… Cuca a finalement démissionné au bout de deux matchs.

Une indemnisation pour l’agresseur !

En décembre 2024, l’entraîneur a été réembauché par l’Atlético Mineiro, relançant inévitablement les controverses et démontrant que cette affaire reste, sur le plan sociétal, loin d’être close. À sa demande, le Tribunal régional de Berne-Mittelland a rouvert le dossier. Il a annulé la condamnation de 1989 pour vice de procédure – le jugement ayant été rendu sans représentation adéquate des accusés. L’affaire est désormais définitivement close : la peine était prescrite depuis longtemps, aucun nouveau jugement sur le fond n’a eu lieu et les joueurs demeurent non extradables.

Cuca a même perçu une indemnisation de 9 500 francs suisses pour les frais engagés. 

Cette annulation ne vaut en rien acquittement sur les faits eux-mêmes ; elle résulte simplement d’une extinction pour irrégularités formelles. Sandra Pfäffli n’a jamais obtenu une justice véritable. Sa vie, brisée dès l’âge de 13 ans, reste un symbole poignant de l’impunité et de l’indifférence dont peuvent souffrir, toute leur existence, les victimes de tels crimes.

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