Des militants de la Coordination rurale ont réussi à conduire leur tracteur jusqu’au pied de l’Arc de Triomphe où ils ont cultivé les liens d’amitié les unissant au peuple de France…
PAR YANN LE HOUELLEUR, à Paris, texte et photos
Ils ont gagné leur pari : à bord de leur tracteur, conquérir les grandes artères parisiennes et si possible rejoindre la plus vaste place de la capitale, la place Charles de Gaulle Etoile. Et aucune résistance ne leur a été opposée, pas même les redoutables blindés « Centaure » pesant chacun douze tonnes.

Les agriculteurs qui ont pris cette initiative sont en réalité affiliés à un syndicat positionné à gauche, connu pour ses actions relevant de la manière forte, la Coordination rurale. Détail qui a son importance : ils portent un bonnet jaune, pour réveiller le souvenir des Gilets jaunes qui huit ans plus tôt ont ébranlé le pouvoir en commettant l’irréparable. C’était par un « bel » après-midi de décembre 2018 : des manifestants ont alors saccagé des frises ornant l’Arc de triomphe. Mais bien que déterminés et minés par la fatigue, les militants de la Coordination rurale n’ont quant à eux commis aucune violence, conscients du soutien dont ils bénéficient de la part de la population. Nombreux sont les citoyens qui sont allés à leur rencontre pour apporter leur soutien alors que sévissait un froid vindicatif. (Deux jours plus tôt, il avait neigé sur Paris.) Mais le vendredi 9 janvier, lorsque ces photos ont été prises, un cordon de sécurité avait été installé autour de l’arc visant à interdire à quiconque de s’approcher de trop près de ces paysans accourus de toutes les régions de France. Deux dames manquant de subtilité ont provoqué un gendarme qui du coin de l’œil les surveillaient :
Vous n’avez pas honte de défendre un Etat qui opprime son peuple en vous obligeant à nous taper dessus quand il veut nous faire taire. Allons donc, jetez vos uniformes si vous en avez le courage !
Impossible d’arrêter la machine
Ces dames passablement enragées ont failli être verbalisées au motif qu’elles avaient commis un outrage à l’encontre d’un représentant de l’autorité publique. Il est vrai, toutefois, que les citoyens français les plus éclairés étaient en droit de s’indigner, après qu’Emmanuel Macron ait pris une décision illustrant le manque de cohérence et de sincérité qui l’anime : avoir refusé d’apposer sa signature sur le traité de libre-échange négocié pendant les années écoulées entre les quatre membres du Mercosur et les vingt-sept Etats acceptant de sacrifier des pans entiers de leur souveraineté au nom de l’Union européenne.
Pour que de tels accords entrent en vigueur il faut – un processus complexe – qu’un certain nombre de pays membres se prononcent en leur faveur. La machine était donc lancée et rien ne pouvait plus l’arrêter, pas même le soudain retournement de veste de cet homme si peu courageux intellectuellement qu’est Emmanuel Macron. Plutôt que de lui valoir l’assentiment de l’élite comme du peuple, son désistement de dernière heure n’a fait qu’accréditer l’idée selon laquelle il excelle dans l’art de l’improvisation et de l’incohérence brouillonne.
Couts de production trop élevés
Ils n’ont décidément pas de chance, ces agriculteurs et éleveurs qui forment le secteur le plus touché par le traité de libre-échange entre deux blocs économiques d’une envergure majeure : les 350 millions de consommateurs du Mercosur et les 450 millions de consommateurs de l’Union européenne. Une quantité industrielle de poulets saturés d’hormones de croissance et de viande d’une qualité douteuse vont se déverser dans les supermarchés européens, entrant en collision avec la volaille et la viande française considérées comme l’une des plus savoureuses au monde, et souffrant cependant d’un défaut : des couts de production plus élevés. Une profession sacrifiée sur l’autel du libre échange.
Rappelons que cette douce France qui s’enorgueillissait jadis d’être l’une des premières puissances agricoles mondiales est devenue un cimetière pour les paysans jetés dans la gueule du loup néolibéral. En France, ils ne sont plus que 350.000 à vivre de l’agriculture et de l’élevage contre deux millions quarante ans auparavant. Un désastre, à l’heure où émerge ce concept assez nouveau: «la petite France», plus exactement un pays dépossédé de tout ce qui contribuait à son éclat et à sa renommée.



