Les Cahiers bleus de Zhenishbek – D’où vient l’enfant?

J’ai appris d’où vient un enfant quand j’avais sept ans.
Tu diras : au cinéma, ou dans un livre ? Non.
C’était à l’époque soviétique, et l’histoire se passa dans le hameau d’Ak-Tach, au-dessus des pâturages de Tölö.

Nous étions quatre enfants à garder les moutons.
Le plus âgé était Asankoul, il approchait de ses 18 ans.
Deux autres avaient 12 ans.
Nous étions tous des cousins proches.
Moi, j’avais presque huit ans.

Du haut d’un rocher, avec les moutons, nous arrachions l’herbe jusqu’à la taille, nous scrutions le vaste monde avec une longue-vue, nous ramenions les chèvres qui franchissaient la crête, nous jouions.

Le reste du temps passait dans les longs récits d’Asankoul.
Quand il commençait une histoire, nous nous asseyions en cercle, tous les quatre.

Un jour, Asankoul me dit :

— Toi, sais-tu d’où vient un enfant ?

Comme si c’était le plus grand sujet qui soit, il avait le sourire.

— Non ! répondis-je en haussant timidement les épaules.

Du lait caillé ! (du yougourt) dit-il, et bien que nous soyons assis en plein pâturage, il se pencha au milieu, baissa mystérieusement la voix :
— Ton lait caillé entre dans le ventre d’une femme… et de là naît l’enfant !!!
Tu vois, hein ?!

À mes yeux, mon cousin, qui savait d’où viennent les hommes, me parut aussi grand que le ciel.

Pourtant, je n’arrivais pas à y croire :

— Mais comment ton lait caillé peut-il entrer dans le ventre d’une femme ?

— Par ici, pardi ! répondit-il en désignant son sexe par-dessus ses vêtements.

Nous éclatâmes tous de rire.
Les deux autres, plus âgés que moi, riaient encore plus fort.
Puis l’un d’eux, mêlant le sérieux à la plaisanterie, demanda à Asankoul :

— Hé, Asankoul, l’autre jour tu te vantais encore… Eh bien, montre-le-nous une fois pour de vrai, qu’on voie ça !

— Eh, petits idiots, vous croyez que je vais vous le montrer comme ça, gratuitement ? Il faudra payer !

— On paiera ! répondîmes-nous tous en chœur, emportés par la plaisanterie.

— Alors voilà ce qu’on va faire : je vous le montre maintenant, et ensuite…

Asankoul fit un signe de tête en direction d’un grand arbre touffu, tout proche :

— Ensuite, moi je dors, et vous, vous garderez les moutons. Mais nous rentrerons tous ensemble à la maison, d’accord ?

— D’accord ! répondîmes-nous tous d’une seule voix.

Il éclata d’un rire gêné, un peu embarrassé :

— Mais surtout, ne racontez pas ça à la maison !!! dit-il en se redressant.

— On ne dira rien ! jurâmes-nous tous ensemble.

Asankoul ne réfléchit pas longtemps : il enleva d’abord sa ceinture, défit le bouton de son pantalon, puis fit descendre son pantalon avec son sous-vêtement jusqu’aux genoux.

Nous trois, nous restâmes un instant figés à regarder son sexe qui pendait, puis nous éclatâmes d’un rire tonitruant, frappant des mains, nous laissant tomber à la renverse dans l’oseille et la rhubarbe sauvage, en roulant de rire.

— On disait que c’était grand, mais en réalité, il est plutôt petit, non, Asankoul? demanda Syrdyk, riant à en rougir.

— Eh, têtes de nigauds, vous n’y connaissez rien, absolument rien ! répliqua-t-il. Moi, si Dieu le veut, je ferai de votre belle-sœur huit enfants d’un seul coup ! Et votre père n’aura qu’à préparer le berceau. Ou mieux, dites-lui qu’il m’en choisisse déjà une bien dodue, et quand je descendrai au village j’inviterai mes amis, de toute façon je pars à l’armée cet automne…

Cet été brûlant, avec ses herbes grasses pleines de lait, se termina, et Asankoul reçut vraiment sa convocation militaire.
Au repas d’adieu qu’il donna à ses amis, le père de Syrdyk — qui était aussi l’oncle de mon père — apporta pour lui un agneau gras.

Asankoul invita à cette veillée, en plus de ses camarades d’école, des filles de leur classe, plus jeunes d’un an. Tout cela m’intrigua, et je m’installai moi aussi à la table.

À un moment, on éteignit la lumière, on mit de la musique douce sur un magnétophone à bandes, et ils commencèrent à danser le valse. Moi, en ricanant, je rampais sur les genoux des uns et des autres pour les observer.

Asankoul, serrant dans ses bras une fille aux longs cheveux appelée Venera, dansait étroitement avec elle.
Je me souvenais de ses paroles à l’estive : « Je donnerai à votre belle-sœur des jumeaux… » et je me disais : c’est donc Venera qui sera notre belle-sœur.
Je restai longtemps à les regarder, leurs silhouettes enlacées dans l’obscurité.

À l’aube, l’agneau qu’avait apporté mon oncle fut cuit, et nous mangeâmes ensemble.
Puis, au matin, nous accompagnâmes Asankoul et cinq de ses camarades de classe dans l’autobus du kolkhoze jusqu’au district.

L’automne passa sans qu’on s’en aperçoive, l’hiver et le Nouvel An aussi, et le printemps revint.
J’attendais avec impatience de retourner à Tölö pour l’été.

Quand la neige se mit à fondre et que les bergers commencèrent à remonter dans les alpages, une mauvaise nouvelle parvint au village :

« À Tchita, (la Russie) dans l’armée soviétique, le sergent cadet Kadyrov Asankoul est tombé au champ d’honneur ! »

Deux officiers russes amenèrent son corps au village.
Sur le seuil de la yourte dressée dans la cour d’Asankoul, une photo en uniforme militaire souriait à la foule rassemblée.

Moi, je pensais à la belle-sœur qui devait enfanter des jumeaux pour lui, et je me demandais, le cœur gonflé de douleur : maintenant qu’Asankoul n’est plus, de qui enfantera-t-elle ?

Moins d’un mois plus tard, je gardais de nouveau les moutons à Ak-Tach, sur le flanc des rochers de Tölö.
De nouveau les herbes ondulaient, l’oseille et la rhubarbe s’ouvraient, de nouveau les montagnes resplendissaient comme un lit vert.

Je m’allongeai, voulant jouer avec les chevreaux, mais un sentiment étrange m’envahit : mes sourcils semblaient se tendre, mes épaules s’élargir, mes yeux portaient plus loin.
En un an, j’avais grandi, mûri.

Peut-être, si Asankoul n’était pas mort, je ne l’aurais pas senti, et je serais resté un enfant sous ma toque de laine…

Le fait qu’Asankoul était revenu de l’armée non pas vivant, mais sous forme de dépouille, ses récits sans fin, son corps robuste qui avait déjà lutté et chassé, son souvenir lumineux, tout cela m’avait fait grandir en un an.

Il vivait comme une flamme, pressé, se hâtant, rêvant de jumeaux, et il s’était consumé… Pauvre Asankoul, mon frère aîné.

Cette chronique contient des nouvelles, aphorismes, histoires vraies et autres récits écrits en kirghize entre l’âge de 15 et 35 ans sous la forme d’un journal par le journaliste et écrivain Zhenishbek Edigeev. Un premier tome des “Cahiers bleus” a été publié en 2022.

Il vivait comme une flamme, pressé, se hâtant, rêvant de jumeaux, et il s’était consumé. Photo DR

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