« Attention, le train n°185 Bichkek–Novokouznetsk démarre… »
Une femme en uniforme, le cou entouré d’un col raide, porta à ses lèvres le sifflet suspendu à son cou par une ficelle et souffla de toutes ses forces. Le quai s’anima.
« Gouuushhh… » en grinçant, les roues d’acier se mirent en mouvement. Les chefs de wagon claquaient les portes de leurs wagons l’une après l’autre.
Ceux qui accompagnaient couraient vers le train, certains marchaient au pas, saluant de la main. Les passagers regardaient le quai depuis les fenêtres.
Autant de passagers, autant d’accompagnateurs. D’ordinaire, c’est ainsi. Autant de voyageurs qui arrivent, autant de gens qui les attendent. Le plus souvent, c’est ainsi. Nous faisons partie de ceux qui attendent ou de ceux qui accompagnent. Tantôt nous attendons, tantôt nous accompagnons. Tantôt nous disons adieu, tantôt nous accueillons. La vie s’écoule ainsi. Le navire de la vie vogue ainsi. Parfois, c’est nous qui partons en voyage. « Porte-toi bien, prends soin de toi ! », dit-on. « Ne pense plus au passé, d’accord ? Tout ira bien ! » Mais le passé est déjà derrière…
Ah, ces jours d’hier, tant de choses se sont passées, tant de paroles ont été dites…
Si seulement on pouvait emporter tout cela avec soi ! Mais non, cela ne tient ni dans le train, ni dans l’avion, ni dans les bagages. Il faut que ça reste là-bas – dans les lieux où se sont déroulés les événements, là où l’on a chuchoté, là où l’on s’est enlacé.
Ils étaient deux frères
Désormais, ce sont des jours révolus, une vie passée. Ils brûlent l’âme, ils font souffrir les cœurs. On se regarde dans les yeux. On sourit forcément. Parce qu’au moment de se séparer, on doit dire que tout va bien. C’est la règle, c’est le rituel du départ et de l’arrivée, non-dit mais compris : « Sois fort, prends soin de toi, reste en vie ! »
Ils étaient deux. Guljigit et Tilek. Deux frères. Ils allaient à Kyzyl. À Kyzyl, en Touva. Voilà cinq ans que ça dure. Le train n’a jamais cessé de rouler depuis. Le commerce n’a jamais cessé. La « navette » n’est pas finie. Le business, les plans, les rêves ne se sont pas épuisés. Tu viens chercher de la marchandise à Bichkek. Tu l’emportes à Kyzyl. Tu vends. Puis, trois jours plus tard, tu reprends la route. Ainsi va la vie, ainsi vogue le train comme un navire.
Et le train repartit encore. Il se mit en marche pour traverser les steppes du Kazakhstan et la taïga de Russie. De Bichkek à Novokouznetsk : presque trois jours de route. Ensuite, comme d’habitude : une nuit à Novokouznetsk, et le lendemain départ pour Kyzyl. Ils avaient où loger, à Novokouznetsk. Juste à côté de la gare. Chez tante Macha. Autour, il y avait des dizaines de « tantes Macha ». Elles vivaient ainsi, en hébergeant les commerçants ambulants. Les « navetteurs », eux, restaient une demi-journée, une journée, s’étiraient les jambes, se lavaient, dormaient et reprenaient la route. Trois ans déjà. Cela avait fini par devenir comme leur propre maison, chez tante Macha. Elle les accueillait avec chaleur. Elle mettait le thé. Des biscuits. Et puis elle parlait. Des heures durant. De sa retraite, qu’elle disait trop petite, insuffisante pour vivre. Du prix des pommes de terre, des oignons. « Les prix sont au sommet du ciel », disait-elle. « Si au moins vous pouviez m’apporter un peu de Bichkek, pour moi », lançait-elle à Guljigit. Elle faisait mine de se vexer. C’était devenu comme une famille.
Eh bien, cette fois, Dima était revenu de prison!
Et tante Macha avait un grand chagrin. Son fils était en prison. Depuis six ans. Il s’appelait Dima. Il avait été condamné pour « vol et coups et blessures ». Cette année, il devait sortir, bientôt. Tante Macha comptait les années, les mois. Avec elle, tant de Kirghizes comptaient aussi, attendant le retour de Dima.
Eh bien, cette fois, Dima était revenu ! Enfin, il était rentré ! Il était chez lui. Quand Guljigit et Tilek arrivèrent d’un pas alerte, c’est lui qui ouvrit la porte. Un jeune homme aux yeux vifs, exagérément poli :
— Oh, frères, entrez, entrez ! Je vous connais depuis longtemps, dit-il.
Ils entrèrent.
— Faites comme chez vous ! lança-t-il en posant les deux mains sur sa poitrine, à la manière orientale. Puis, esquissant un sourire au coin des lèvres, il se retira dans la pièce du fond.
Là, tante Macha priait. Quand elle entendit, elle s’écria :
— Mon fils, mon Dima est revenu !
Et en voyant les deux jeunes Kirghizes, elle se jeta dans leurs bras en pleurant :
— Je l’ai attendu, et vous aussi vous avez attendu avec moi, le retour de mon fils, de mon Dima…
« Vous avez attendu avec moi, vous avez partagé ma souffrance… ! » sanglotait-elle.
« Allez, vous devez être fatigués, venez boire du thé, prenez une douche… » Tante Macha, folle de joie pour son fils, ne se tenait plus de bonheur. Après le thé, les voyageurs épuisés tombèrent dans un profond sommeil.
Voilà ce qu’on appelle l’amour…
Quand la nuit tomba, Tilek entama la conversation :
— Ceux du wagon 9, aujourd’hui, m’invitent à venir chez eux…
Tilek parlait timidement, car « ceux » qui l’avaient invité étaient des filles qui faisaient du commerce à Abakan.
— C’est l’anniversaire de l’une d’elles. Elles se sont installées juste dans la maison voisine, chez l’oncle Tolya. Je peux y aller ?
— Mais bien sûr, pourquoi pas ! Va, va ! répondit son frère en souriant doucement. — Mais… tu crois qu’ils te laisseront rentrer ce soir, ou bien… ? dit Guljigit en plaisantant, lui tapotant l’épaule.
— J’y resterai un peu… Mais ne t’inquiète pas, demain matin je serai de retour. Le sommeil, je le rattraperai en route. D’accord, alors, j’y vais !
Les deux frères s’enlacèrent. Le cadet sortit.
Guljigit sortit de son sac le livre de Saktanov La Voix des défunts, s’allongea sur le lit étendu au sol et se mit à lire. Dans la chambre voisine, on entendait la voix de tante Macha qui recommençait sa prière du soir :
« Господи Иисусе Христе, Сыне Божий, помилуй меня, грешного… » (« Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pauvre pécheur. »)
Peu à peu, le livre se referma sur son visage et il s’endormit. Il était épuisé. Qui dirait que le voyage en train est chose légère ?
Combien de temps passa ? Deux, trois heures peut-être. Vers trois heures et demie du matin, alors que tout était silencieux, la porte de la chambre de Dima s’ouvrit doucement.
Ses bras puissants soulevèrent la porte sans bruit et, tel un fauve, il bondit droit vers le lit de Guljigit, s’agenouilla à ses côtés. D’un geste, il tira de derrière sa ceinture un long couteau épais dont la lame, à la lueur de la lune filtrant à travers le rideau, scintilla.
Au même moment, juste dehors, sur la petite place devant la fenêtre, Tilek était assis, parlant avec Nourkyz, une jeune fille venue d’Abakan. Ils s’étaient rencontrés deux mois plus tôt, dans un wagon.
Deux mois ! Ce que des années n’avaient pas changé, ces deux mois l’avaient bouleversé. Voilà ce qu’on appelle l’amour…
Tilek poursuivait :
— Guljigit dit qu’on a assez bourlingué, que ça suffit avec la Russie, qu’on devrait s’arrêter et trouver autre chose à Bichkek.
— Et toi ? Qu’en penses-tu ?
— Moi aussi, je trouve qu’il a raison. J’ai gagné un peu, pas beaucoup mais assez. Cela me suffit… Enfin, pour nous deux, ça suffira ! dit Tilek en corrigeant sa phrase, le regard fixé sur sa bien-aimée.
Alors Nourkyz, émue, posa tendrement sa tête sur son épaule. Tilek l’attira à lui et leurs lèvres se joignirent…
La main criminelle saisit l’oreiller et le pressa sur le visage
Dans le ciel, la lune mélancolique contemplait cette scène, tandis qu’à l’intérieur, la main robuste d’un homme marqué par six années de prison enfonçait profondément le couteau dans le cœur même de Guljigit.
Un bruit sourd, terrible, se fit entendre lorsque la lame trancha l’os de la poitrine. Le malheureux, surpris dans son sommeil, n’eut même pas le temps de réagir. Sa gorge se rompit comme celle d’un cheval égorgé, et son sang jaillit de sa poitrine en flots. Comme si cela ne suffisait pas, la main criminelle saisit l’oreiller et le pressa sur le visage de Guljigit, l’étouffant.
Tilek, de l’autre côté, ignorait tout de ce drame. Il ne comprenait pas ce qui arrivait, quel était ce choc violent, tranchant, glacial, capable de briser les os. Il ne savait pas si c’était un rêve, un cauchemar comme lorsqu’on s’éveille en sursaut dans un train, ou un sommeil trop lourd… Il n’arrivait pas à saisir ce qui venait de se passer.
… Comme dans un cauchemar, il se débattait, incapable d’ouvrir les yeux, incapable de respirer, sans pouvoir au moins frapper une fois du poing ce malheur. Ses mains ne répondaient plus, ses jambes non plus, il ne faisait que tressaillir, convulser, jusqu’à ce que la vie s’échappe de son corps…
À ce moment-là, tante Macha ouvrit les yeux. Un bruit étrange dans la maison l’avait réveillée.
« Qu’est-ce que c’est ?! » se demanda-t-elle, et soudain un mauvais pressentiment la fit se lever d’un bond.
Elle atteignit le seuil. Ses yeux affolés, encore à demi endormis, ne croyaient pas ce qu’ils voyaient. Sa gorge s’étrangla :
— Dima, Dimoulia, mon fils, qu’est-ce que c’est ?! Qu’est-ce que tu fais là… ?!
Elle aperçut au-dessus de la porte ouverte l’icône du Christ sur le mur
Elle aperçut le corps inanimé, les mains couvertes de sang, le lit ensanglanté. Alors seulement elle comprit, alors seulement ses jambes se dérobèrent, et, à genoux, elle vit clairement le corps de Guljigit. La malheureuse mère ne put ni hurler « Oooy ! », ni crier « Aaay ! », mais rassembla ses forces, se redressa et tendit les bras vers son fils.
Les yeux troubles comme ceux d’un loup, Dima lâcha l’oreiller immobile et tourna lentement la tête vers sa mère :
— Chut, mamoulia, qu’est-ce que tu crois ? C’est Dieu qui te l’envoie. Prends-le ! Avec sa marchandise, avec son argent, il est descendu chez toi, c’est Dieu qui te le donne, prends-le ! C’est la loi la plus simple, maman, la loi de la vie. À midi, nous mangerons du hareng aux pommes de terre ou bien des ailes de canard frites, d’accord ? Et maintenant je vais te dire où a disparu ce jeune homme… Ce jeune homme, un autre est venu le chercher cette nuit et l’a emmené quelque part. N’est-ce pas vrai ?! Le reste, mamoulia, nous ne savons rien, absolument rien…
Tout en chuchotant, il s’approcha de sa mère et, de sa main sanglante, la repoussa contre le mur. La pauvre vieille s’affaissa lourdement. Tante Macha, le cœur sur le point d’éclater, incapable d’articuler un mot, la langue nouée, les yeux révulsés, sentit son esprit vaciller. En levant les yeux, elle aperçut au-dessus de la porte ouverte l’icône du Christ sur le mur. Alors, de toutes ses forces, ses lèvres murmurèrent :
« Госпо-ди… Иисус-е Христ-е…, Сын-е Бож-жий, помилуй мя, греш-ного… ! » « Sei-gneur… Jé-sus-Chris-te…, Fils de Di-eu, prends pi-ti-é de moi, pé-cheur… ! »
Dehors, insensibles au froid mordant du matin de novembre, brûlants de passion au lieu de frissonner, Tilek et Nourkyz se tenaient sur l’aire de jeux des enfants.
— Si je croise mon frère Guljigit dans le train, je ne pourrai pas le regarder dans les yeux… J’aurai tellement honte devant lui !
— C’est pour ça que je dois te présenter à mon frère au plus vite !
— Oh, arrête donc, pas maintenant… !!!
À ces mots, ils s’embrassèrent de nouveau avec ferveur…
De loin, un long convoi entra en gare. Les wagons fatigués, leurs roues gémissant « gouuushhh », résonnaient dans le silence du matin. Sur les toits de l’immeuble de huit étages où vivait tante Macha, l’aube blanchâtre de novembre commençait à se répandre…
Cette chronique contient des nouvelles, aphorismes, histoires vraies et autres récits écrits en kirghize entre l’âge de 15 et 35 ans sous la forme d’un journal par le journaliste et écrivain Zhenishbek Edigeev. Un premier tome des “Cahiers bleus” a été publié en 2022.


