Duo d’expositions picturales au Kunstmuseum de Berne

Karl Schmidt-Rottluff. Gelber Blumenstrauss [Bouquet jaune], 1906
Huile sur toile, 50 × 60 cm
Stiftung Expressionismus au Kunstmuseum Bern, © 2025, ProLitteris, Zurich

PAR PIERRE JEANNERET

L’exposition exceptionnelle consacrée au grand artiste expressionniste allemand Ernst Ludwig Kirchner (1880-1938) vient de fermer ses portes. Nous avons eu la chance de la voir pendant ses derniers jours d’ouverture. Mais trop tard pour en faire un compte rendu. Il est vrai que tous les journaux en ont déjà parlé.

Mais deux autres expositions au Kunstmuseum valent le déplacement dans la Ville fédérale. L’une constitue d’une certaine manière une continuation de l’expo Kirchner. Elle recèle en effet des œuvres rassemblées par la Fondation Expressionnisme, fondée par une famille de mécènes bernois, et complétées par des tableaux appartenant au musée lui-même. Elle se compose de trois parties, la première centrée sur l’expressionnisme allemand.

Heinrich Campendonk. Reitender Knabe [Garçon à cheval], env. 1918
Huile sur support textile, 64,5 × 40,8 × 2,1 cm
Stiftung Expressionismus au Kunstmuseum Bern
© 2025, ProLitteris, Zurich

Rappelons très succinctement les fondements de ce mouvement, essentiellement germanique. Il brilla avant et après la Première Guerre mondiale, jusqu’à l’avènement du nazisme, qui le considéra comme « art dégénéré ». Les artistes expressionnistes privilégient les couleurs violentes, agressives, presque provocatrices, non conformes à la « réalité », notamment l’usage du violet. Ils déforment les visages, leur donnant un aspect tragique et inquiétant. Les tableaux ont souvent un contenu social (bourgeois caricaturés, prostituées de Berlin, misère dans l’Allemagne vaincue, infirmes de guerre), parfois antimilitariste, surtout après l’hécatombe de 1914-1918.

Certaines toiles sont chargées d’un érotisme cru correspondant à la liberté de mœurs sous la République de Weimar (1919-1933), qui sera associée par les nazis à la « décadence ». On trouvera donc à Berne les grands noms du mouvement, dont à nouveau Kirchner, avec aussi la forte présence féminine de Marianne von Werefkin et Gabriele Münter.

Albert Müller.
Bildnis Hermann Scherer [Portrait de Hermann Scherer], 1925
Huile sur toile, 150 × 170 cm.
@Stiftung Expressionismus au Kunstmuseum Bern

La deuxième partie de l’exposition présente les expressionnistes suisses, essentiellement alémaniques. De belles découvertes, où l’on sent l’influence de Kirchner établi à Davos. On s’étonnera juste de la présence aux cimaises d’Albert Schnyder, chantre des habitats et paysages jurassiens, qui détonne un peu dans ce cadre… Plus on avance dans le temps, plus leur peinture s’éloigne de la figuration. C’est surtout le cas des expressionnistes d’après la Seconde Guerre mondiale (mais peut-on encore les qualifier ainsi ?), comme Asper Jorn, membre du groupe d’avant-garde CoBrA (essentiellement représenté à Copenhague, Bruxelles et Amsterdam), qui pratique une sorte de « tachisme » abstrait.

Un florilège de l’art suisse des XIXe et XXe siècles

La seconde exposition, beaucoup plus « sage », présente un panorama à la fois chronologique et thématique de l’évolution de la peinture dans notre pays. Le parcours commence par les symbolistes, dont le plus célèbre Arnold Böcklin. Son fameux tableau L’Île des Morts (1886) était l’un des préférés de Hitler … mais un artiste ne choisit pas ses admirateurs post mortem ! Une large place est consacrée aux Alpes. Le touristes anglais, les premiers, les découvrent au XIXe siècle, grâce notamment aux chemins de fer de montagne. Elles deviennent une sorte de symbole de l’identité, de l’unité nationale et du patriotisme suisses. Il y a bien sûr les « petits maîtres », peignant force paysans et bergers idéalisés, avec leurs vaches devant des sommets enneigés.

Ferdinand Hodler. Das Jungfraumassiv von Mürren aus (La Jungfrau depuis Mürren), 1911.
Huile sur toile, 60 × 90 cm.
@Dépôt de la Confédération suisse, Bundesamt für Kultur, Gottfried Keller-Stiftung, Berne

Mais un géant de l’art suisse sort du lot, c’est bien évidemment Ferdinand Hodler, qui renouvelle complètement la vision de nos sommets alpins. Il réussit à matérialiser le roc et la force qui se dégage par exemple de la Jungfrau. À Berne il est dans son canton d’origine. C’est donc l’occasion de voir ou revoir ses tableaux emblématiques, comme Le Faucheur et Le Bûcheron, qui ont orné longtemps nos billets de banque, ou encore ses grandes pièces symbolistes, comme La Nuit et Le Jour, incarnés par des jeunes filles nues. Signalons aussi la grande composition du Vaudois Ernest Biéler, Les feuilles mortes, qui encadrent une jeune femme, tel le fond doré des icônes orthodoxes. Une mention encore pour la figure très pure de La Violoniste de Cuno Amiet, un grand artiste, avec Giovanni Giacometti et d’autres, qui appartient au panthéon de notre art figuratif helvétique.

Signalons enfin une troisième exposition, de caractère ethnographique celle-là, au Musée d’histoire de Berne, et consacrée au Groenland. Elle s’interroge sur les buts des expéditions suisses au début du XXe siècle, qui en ont rapporté nombre d’objets. Elle est bien d’actualité, à l’heure où cette grande île appartenant au Danemark est convoitée par l’appétit vorace de Donald Trump…

« Fondation Expressionnisme. De Gabriele Münter à Sam Francis » et « Art suisse. Un panorama, de Caspar Wolf à Ferdinand Hodler », Musée d’art de Berne,  jusqu’au 5 juillet.

Martha Stettler. Le parc, vers 1910. Huile sur toile, 81 × 116,3 cm. ©Kunstmuseum Bern

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