Tribune libre – Le cas Epstein illustre les dérives de la société occidentale soumise au capitalisme prédateur sans frein

Que nous apprend l’affaire Epstein?

Ou plutôt, devrais-je dire, que nous confirme cette affaire sur l’Homme en tant que consécration ultime des organismes vivants ?

A mon avis, deux choses.

La première, c’est que l’Homme est par essence livré au mal. Ou pour utiliser la formule consacrée : il est mauvais de nature.

Contrairement à ce qu’affirme Rousseau, ce n’est pas la société qui le corrompt mais la petite graine de mal insérée au fond de son esprit. D’ailleurs, dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, l’écrivain genevois inscrit à plusieurs reprises dans ses allégations ce qui d’évidence en contredit le sens.

Ainsi, écrit-il en substance, tant que les hommes pouvaient subvenir à leurs besoins sans l’aide d’aucun de leurs congénères, ils étaient « libres, sains, bons et heureux ». Quelle preuve en a-t- il, sauf à croire encore au mythe ridicule du « bon sauvage » ? On peut d’ailleurs objecter que celui qui a ce qu’il lui faut pour vivre décemment et peut aisément ignorer les autres a des chances d’éviter toute raison de conflit. Mais, poursuit Rousseau, dès qu’un individu ou un petit groupe ressentit le besoin d’assistance et qu’il se rapprocha d’autres personnes ou d’autres groupes, « l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire […] et on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons ». Certes, mais cela advient, non point parce que la proximité des autres hommes susciterait forcément la violence, ni parce que la propriété privée serait un mal en soit, autrement dit non pas parce que la corruption serait infligée par la société à une nature humaine bonne et saine, mais parce que plus les humains sont nombreux et proches, plus le mal qui leur est inhérent se développe.

Ce mal, de quoi se compose-t-il ?

Il faut avoir peu vécu, peu étudié et peu exercé ses facultés d’observation pour ne pas s’être aperçu que, tout comme l’univers soumis à des lois immuables, l’homme est un organisme vivant mu par un besoin inné de se développer et qu’il le fait égoïstement, agressivement, la plupart du temps sans pitié ni considération pour les autres, sauf à être arrêté, dans sa dynamique proprement sauvage, par la Loi – encore convient-il qu’elle soit juste – et par une force capable de faire appliquer cette Loi.

Interviennent également l’éducation, aujourd’hui destructrice des idéaux qui nous furent inculqués lorsque nous étions une civilisation digne de ce nom, ainsi que la volonté personnelle d’aller vers le bien, l’altruisme, la possibilité de contribuer à faire de nos sociétés un ensemble harmonieux. Le confucianisme voit juste, particulièrement Xun Zi, lorsqu’il prétend qu’une telle évolution ne saurait être que purement individuelle, suscitée par le vouloir de celui qui, encouragé par l’exemple des aînés, mais également puni lorsqu’il s’écarte du chemin de l’honneur, s’adonne à la méditation, à l’étude, à l’autodiscipline. Or il est de fait que sans la Loi, sans l’éducation et sans la volonté de s’élever au-dessus de nos égoïsmes personnels, plus l’individu avide s’approprie de richesses, source de pouvoir, moins le désir de partager s’empare de lui. Moins la Loi s’applique à lui, par ailleurs, et plus il tend, à de rares exceptions, à abuser de sa puissance, au détriment du plus grand nombre.

Qu’illustre alors le cas Epstein ?

Précisément la justesse du triangle fondamental qu’honoraient nos ancêtres indo-européens : le politique dominant l’économique et le militaire pour assurer le bien commun. Inversons ce triangle, admet Platon, donnons la priorité au deuxième ou au troisième élément et l’homme se trouvera asservi à une minorité, que nous nommerons oligarchie ou ploutocratie, ce qu’est devenue précisément et absolument la société occidentale soumise au capitalisme prédateur sans frein inauguré sous son aspect moderne par le premier des Rockefeller. Les ploutocraties actuelles, ces anonymes justement dénoncés par Valérie Burgaud, délivrés de tout sens des responsabilités envers les autres, sont si puissantes qu’elles représentent un pouvoir financier absolu tenant dans sa main le politique et usant du militaire pour éliminer quiconque leur résiste. Il peut aller jusqu’aux pires horreurs, on le voit dans le dossier Epstein.

Les « Epstein Boys » ou le retour de Gilles de Rais

On sait que le compagnon de Jeanne d’Arc, baron, connétable, maréchal de France à 25 ans, puissamment riche et influent, faisait enlever des petits garçons – et quelques petites filles aussi en passant, – les violait puis les tuait – souvent en les égorgeant au moment de la jouissance ultime – et brûlait leurs cadavres dans les vastes cheminées de son domaine de Tiffauges. Les historiens estiment le nombre de ses victimes à deux ou trois cents au moins.

Loin de moi l’idée que tous les hommes riches et puissants soient de la même trempe, à la fois psychopathes, mégalomanes et parfois assassins, mais la majorité des individus pris dans les filets des dénonciateurs d’Epstein semblent l’être. Ils illustrent parfaitement l’équation tragique qui veut que si le vrai pouvoir politique ne domine pas le pouvoir économique et le pouvoir militaire pour le bien de toute la société, mais que l’économique le supplante, c’est lui qui fera un instrument du politique et du militaire pour le bien d’une unique caste. C’est ce que nous voyons aujourd’hui. Cette caste ploutocratique et oligarchique a pu, sur une île privée, se repaître impunément depuis des décennies de jeunes filles et jeunes gens dont certains, semble- t-il, ont été torturés puis liquidés. Certaines images suggèreraient même que l’on s’y soit livré à l’anthropophagie, étape ultime de la descente aux enfers.

Et c’est bien de satanisme qu’il semble être question ici. L’écrivain britannique Peter James en avait efficacement décrit les contours dans son remarquable et effrayant roman Alchemist. Personnellement, je ne crois pas au diable, mais je suis convaincu de son existence symbolique, à laquelle certains se soumettent et en conçoivent une impression de toute puissance et d’invulnérabilité. Et c’est bel et bien d’une vaste conspiration des puissants, pour nombre d’entre eux adeptes du satanisme et de toutes les transgressions, qu’il s’agit ici.

Ces puissants, précisons-le, ont toujours existé. La plupart des rois et des empereurs, toutefois, se sont efforcés de les maîtriser, n’hésitant pas à les mettre hors d’état de nuire. C’est ce qui est arrivé à Gilles de Rais, qui fut pendu et livré au bûcher.

Le capitalisme prédateur nourrit l’abjection criminelle

Le grand tournant, entre la seconde partie du XIXe siècle et le début du XXIe, qui conduisit au triomphe des ploutocraties et oligarchies, vint de la démocratie détournée par les intérêts privés. La libre circulation des capitaux, la fin du contrôle des changes, la disparition des frontières, la liberté et l’opacité absolues dont a bénéficié le secteur financier, la possibilité pour des individus et des groupes sans scrupule d’accumuler des fortunes telles que des Etats n’en ont pas de semblables sont la cause principale de la pourriture qu’est devenue la société occidentale. Tout cela a été amplement décrit dans le livre collectif Un monde sans loi : la criminalité financière en images (Stock, 1998).

Si le politique – le vrai, pas la piteuse mascarade politicarde actuelle, – avait eu la puissance nécessaire et qu’il eût été tenu par d’authentiques souverains, n’ayant pas à se prostituer dans le jeu des élections, quiconque se fût construit un pactole dépassant une certaine mesure eût été, comme Fouquet, jeté au fond d’un cul de basse fosse afin d’y croupir pour le restant de ses jours et l’ensemble de ses biens confisqué pour servir au bien commun.

Rousseau, décidément, n’a pas compris grand-chose à la nature humaine. Lui qui préconise des principes qu’il s’est personnellement bien préservé de respecter. Quand on avoue avoir fait punir et jeter à la rue une servante pour un vol dont on était soi-même responsable, que l’on commet cinq enfants dont on n’a aucunement souci mais que l’on confie instantanément à l’assistance, on se garde de donner des leçons de morale, d’éducation et de comportement.

Livré à ses pulsions – et à la vanité d’assembler une fortune obscène, quitte à persécuter, appauvrir, réduire à la misère des milliards de gens, – celui qui s’y attelle manifeste cet aspect maléfique de l’Homme évoqué plus haut. Il suffit d’énumérer quelques-unes des horreurs que celui-ci a commises depuis des millénaires pour s’en rendre compte.

Il faut bien conclure que sans un pouvoir bienveillant mais impitoyablement coercitif, l’Homme se présente comme le plus nuisible des prédateurs. N’est-il pas sur le point de s’annihiler lui- même par une guerre nucléaire précipitée par l’oligarchie, laquelle compte bien échapper à ses conséquences et survivre ? Nous serons alors bel et bien ce que l’écrivain Günter Anders décrit comme « une race de mortels » devenue, par sa propre faute, « une race mortelle ».

Faudra-t-il vraiment regretter sa disparition ? Un médecin de mes amis m’apprit un jour qu’au regard de la science, l’Homme ressemble de plus en plus à une erreur de la nature. Je n’ai aucune peine à le croire.

Michel Bugnon-Mordant, Fribourg

Tags: , , , , , , , ,

Laisser un commentaire

Les commentaires sous pseudonyme ne seront pas acceptés sur la Méduse, veuillez utiliser votre vrai nom.

Le commentaire apporte une valeur ajoutée au débat dans le respect de son interlocuteur, tout en avançant des arguments solides et étayés. infoméduse renonce à publier des commentaires sans argumentation véritable, contenant des termes désobligeants, jugements de valeur et autres attaques personnelles visant des auteurs.

Mentions légales - Autorenrechte

Les droits d'utilisation des textes sur www.lameduse.ch restent propriété des auteurs, à moins qu'il n'en soit fait mention autrement. Les textes ne peuvent pas être copiés ou utilisés à des fins commerciales sans l'assentiment des auteurs.

Die Autorenrechte an den Texten auf www.lameduse.ch liegen bei den Autoren, falls dies nicht anders vermerkt ist. Die Texte dûrfen ohne die ausdrûckliche Zustimmung der Autoren nicht kopiert oder fûr kommerzielle Zwecke gebraucht werden.