La crispation et la fébrilité des partisans de la réforme de la Loi sur le service civil (LSC) ne trompent personne. Elles traduisent le grand malaise d’une vieille idéologie militariste qui, ne parvenant plus à convaincre par le sens, choisit la contrainte légale et le flicage administratif.
Le mythe du ciment national
Pendant plus d’un siècle, notre pays – dont l’histoire moderne s’est pourtant construite sur les traumatismes de la guerre civile du Sonderbund et des invasions napoléoniennes – a érigé l’armée de milice en un véritable « ciment national » de substitution. En l’absence d’une langue unique, d’une culture homogène ou d’un récit de défense patriotique qui soit véritablement partagé, la Confédération a dû inventer ses propres mythes fondateurs. Cette emprise culturelle était si puissante qu’elle a longtemps paralysé les forces progressistes. Comme l’a bien montré l’historien Jean Batou en analysant l’onde de choc de mai 1968 en Suisse, le Parti Socialiste lui-même est resté durant des décennies prisonnier du dogme de la « Défense nationale » hérité des années 1930. Il aura fallu de profonds déchirements générationnels pour que la gauche s’affranchisse enfin de cette vision et ose défendre l’objection de conscience comme un droit humain fondamental.
Aujourd’hui, les bases matérielles de ce vieux monde se sont effondrées. Jusque dans les années 1980, ne pas faire son armée équivalait à une mort sociale et professionnelle, les réseaux d’officiers faisant la pluie et le beau temps dans les entreprises. Mais dans notre économie tertiarisée contemporaine, le livret de service a perdu de son aura. Pour les recruteurs et les chefs d’entreprise, les absences répétées pour les cours de répétition sont devenues un fardeau logistique plutôt qu’un gage de leadership. C’est précisément parce que le prestige de la caserne s’est évaporé dans la vie civile que la droite militaire panique et tente de retenir les jeunes par la force.
Une fausse réponse aux défis géopolitiques
Cela dit, le contexte international exige de nous une lucidité totale. Le retour de la guerre de haute intensité en Ukraine, les drames qui embrasent le Moyen-Orient et le désengagement progressif des États-Unis vis-à-vis de l’OTAN nous obligent à repenser sérieusement notre sécurité nationale. Nier l’importance d’une dimension militaire crédible dans ce monde instable serait assurément une erreur de jugement. Mais c’est précisément pour cela que cette réforme fait fausse route : elle répond à des défis géopolitiques et technologiques importants par une simple logique de punition bureaucratique.
En introduisant six mesures restrictives mesquines — qui compliquent l’accès au service civil pour les recrues en cours d’école, les sous-officiers et les officiers —, la loi s’en prend inutilement à la liberté de conscience. Une armée moderne a besoin de personnels motivés et convaincus, pas de soldats captifs. Forcer des citoyens à servir sous les drapeaux en contradiction directe avec leurs valeurs éthiques est contre-productif. Bloquer les passerelles ne remplira pas les casernes ; cela poussera simplement une partie de la jeunesse vers la réforme médicale (le fameux « double P »), privant la collectivité de forces vives indispensables. De plus, maintenir un lien fort entre l’éthique civile et le système de milice est un rempart démocratique essentiel : isoler ceux qui portent des doutes moraux légitimes comporte le risque de glisser vers une armée de spécialistes déconnectés des valeurs humanistes de la population.
Une sécurité qui intègre la résilience écologique
D’autant que la sécurité du XXIe siècle ne se mesure pas qu’au nombre de fusils ; elle intègre la résilience face aux crises sociales et environnementales. Sur ce front, les civilistes accomplissent un travail de terrain colossal. Ils sont en première ligne pour protéger la biodiversité, entretenir les forêts protectrices face aux risques naturels, soutenir l’agriculture de montagne et faire tourner nos institutions de soins. Vouloir assécher ces effectifs pour colmater les brèches des casernes est un calcul à courte vue. À l’heure de l’urgence climatique, affaiblir le secteur environnemental revient à déshabiller un pilier de la sécurité publique pour en habiller un autre.
Rompre la logique descendante
Au fond, ce débat ravive une crise de confiance profonde entre la population et les autorités politiques. On ne peut pas ignorer que cette jeune génération est celle-là même qui a énormément souffert, socialement et psychologiquement, de l’isolement lié à la crise du COVID-19. Alors que ces jeunes ont fait preuve d’un sens admirable de la responsabilité collective pour protéger leurs aînés durant la pandémie, leur répondre aujourd’hui par la suspicion et le flicage administratif est d’une grande injustice morale.
Comme le mettent en lumière les travaux de la sociologue Laurence Kaufmann (UNIL) sur l’autorité et l’espace public, la défiance envers les institutions ne provient pas d’un manque de civisme des citoyens. Elle s’alimente d’une rupture de réciprocité. Lorsque l’État adopte une posture purement descendante (top-down), qu’il impose des normes punitives par le haut et qu’il méprise les formes d’engagement horizontales choisies par la base, il brise lui-même le lien de confiance. C’est dans cet espace que s’engouffrent ensuite les discours populistes.
Le service civil est une modalité moderne, active et solidaire de participation à la vie de la cité. Brider ce canal, c’est accentuer la fracture démocratique. Voter NON le 14 juin, ce n’est pas affaiblir la défense de notre pays ; c’est refuser une vision autoritaire obsolète, défendre une complémentarité intelligente entre engagements militaire et civil, et exiger une politique nationale basée sur le respect mutuel et la rationalité.
Emmanuel Deonna, Conseiller municipal, Député suppléant, Président de la Commission Migration & Genève internationale, Parti socialiste

