PAR CHRISTIAN CAMPICHE
Dans les colonnes du Temps, un grand promoteur vaudois s’offre une belle opération de com’. De la publicité gratuite, si vous préférez. Dans une enquête remarquable publiée il y a quelques semaines, la version numérique d’un concurrent du Temps, le Blick, avait éventé le stratagème que ledit promoteur utilise pour mettre la main sur les terres agricoles. Manifestement ce long article, puissamment documenté, n’a pas été du goût de l’intéressé, qui réagit aujourd’hui. Interview sur deux pages pour redorer son blason. En substance: non, il n’est pas un prédateur sans foi ni loi! Il agit dans les règles, si, si! Et d’ailleurs le problème ce ne sont pas ses méthodes mais l’inaction des autorités qui lui mettent des bâtons dans les roues en laissant trainer les dossiers. Comment voulez-vous loger toute la population avec ça!
En rejetant l’initiative « Pas de Suisse à 10 millions », le peuple n’a pas mis les bâtons dans les roues d’une activité économique qui ne connaît plus de frein. L’immobilier est l’œuf de Colomb du 21e siècle. Sans talent extraordinaire si ce n’est un certain flair et le sens des relations, cette activité permet de devenir riche, très riche. Avec des gradations dans le mérite. Le promoteur sus-mentionné, venu des Balkans, a gagné sa position dominante de gourou de la construction grâce à un travail acharné dans un secteur que les Suisses fuient depuis longtemps. Il aurait tort de se gêner, tiens. Et s’il n’est pas encore devenu un notable, au sens classique du terme, son image n’en garde pas moins des contours respectables.
Ce n’est pas forcément le cas ailleurs, où d’autres ont acquis leurs galons bétonnés dans des circonstances moins paisibles, rimant avec des méthodes de cow-boy, pour rester poli. Aux Etats-Unis, un promoteur immobilier a même accédé à la présidence du pays. Et ne se gêne pas de mélanger les genres. Son gendre, promoteur comme lui, se met la population à dos parce qu’il convoite une réserve naturelle au large de l’Albanie pour y construire un complexe hôtelier? Qu’à cela ne tienne! « Tu iras en mission dans toutes les zones en guerre pour négocier la reconstruction, mon fils! ». Aucune compétence de diplomate mais une seule idée en tête: lors de l’attribution des futurs contrats, le groupe familial se réservera une place de choix, c’est évident.
Détruire et rebâtir. Dézoner et bâtir. La formule gagnante ne connaît pas de frontières. Erigée en dogme économique par les élus, qu’ils soient de gauche ou de droite, elle préside aux destinées d’êtres humains condamnés à jouir d’une vue imprenable sur des grues de chantier désormais omniprésentes en ville, mais aussi à la campagne.



Merci, merci…
Quoi faire ? Ce qu’on peut comme vous le faites: signaler et résister en souriant, en voyant les migrations des grues emportant les grues humaines
En digne émule de Stéphane Hessel, Christian Campiche nous indique qu’il serait temps de s’engager à regarder avec plus de curiosité notre statut de citoyen. A participer, aussi.
Just! Tout est une question de pression démographique et de terrain disponible et constructible. En Suisse, chaque mètre carré au bord d’un lac est bétonné. Il n’y a plus rien au bord du Léman pour les oiseaux migrateurs. Heureusement sans éolienne! Il faut conserver absolument la Grande Cariçaie et les cheminées pour les Cigognes. Louanges à Franz Weber pour Lavaux.
Dans ce dossier, nul besoin d’accuser : les faits parlent d’eux‑mêmes. Le promoteur n’a pas reçu une pomme tombée de l’arbre de Newton, mais un alignement administratif qui vaut bien un “œuf de Colomb”. Lorsque le canton rachète l’ancien terrain Kodak pour y installer le Tribunal cantonal, l’opération, parfaitement légale, produit un effet mécanique : elle assainit le site, sécurise la valeur et ouvre la voie à des autorisations soudain fluides. On peut y voir non pas un cadeau intentionnel, mais un cadeau structurel : une décision publique qui, par ricochet, facilite la trajectoire d’un acteur privé. Le commentaire s’arrête là : observer, décrire, sans prêter de motifs.