Le fait que Gideon Levy (lire ici) soit athée et « antisioniste » dans le contexte actuel du Proche-Orient, caractérise un engagement moral aussi méritoire qu’universaliste. Surtout lorsqu’on assiste aux spectaculaires dérives d’une coalition gouvernementale israélienne aux ordres de ministres suprémacistes, éminemment racistes et maximalistes au plan territorial, ayant réussi à dévoyer le sens même du mot « sionisme » au point de le rendre assimilable aux pires dérives de l’histoire récente.
Certes la gauche israélienne n’a pas davantage, par le passé, su déverrouiller une situation apparemment sans issue et laissant en fin de compte le champ libre à une droite en roue libre et désormais totalement décomplexée. La raison profonde d’une telle impasse à travers les décennies ?
Tout remettre à plat sur le plan théologique par une conférence au sommet
Ni la gauche ni la droite n’ont jamais eu ni n’auront jamais politiquement la solution concrète, tant que dans un premier temps et au plan théologique judaïsme et islam n’auront pas tout remis à plat, faisant le point concernant leurs aspirations respectives, leurs « espérances » opposées l’une à l’autre. Sans définir un horizon religieusement consensuel, mais pour autant « parallèle » et tolérant. Une religion respectant l’autre par le biais notamment des si riches cultures que l’une et l’autre ont générées au gré des siècles, avec des passerelles créatives leur donnant un écho amélioré. A la recherche de dénominateurs communs pouvant rendre possible le vivre ensemble à des millions de personnes sur un si petit territoire. Non pas temporairement mais sur le long terme. Les fils d’Abraham devraient pouvoir y parvenir !
Par le biais d’une conférence au sommet convoquant judaïsme et islam sur un terrain neutre. Avec toutes leurs composantes respectives. Cela n’a jamais été tenté. Car jusqu’ici on a toujours voulu considérer la géopolitique comme une discipline désincarnée en la matière.
Ce genre de réflexion m’est inspiré par la trajectoire de mon grand-père séfarade Abraham A. Cappon (1853-1931). Ecrivain, poète, dramaturge, fondateur et rédacteur en chef de la revue judéo-espagnole « La Alborada » (l’Aurore), mais aussi rabbin et chantre dans une synagogue de Sarajevo (1900-1910), où il vécut jusqu’à sa mort. Rappelons que dans cette ville sous domination austro-hongroise jusqu’en 1918, les trois monothéismes vivaient en parfaite harmonie. On l’appelait alors la « Jérusalem des Balkans ».
Prisme de vision religieux pour un projet politique séculier
Cet homme était aussi un sioniste militant de la première heure, qui espérait voir temporellement renaître un jour le peuple juif sur sa terre d’origine, après 2000 ans d’errance et de persécutions. Ami du célèbre intervenant sioniste de l’époque, Max Nordau, auquel il dédia sa pièce en hébreu et en deux actes intitulée : « Shibath Tzion » (Retour à Sion, voir l’illustration ci-dessous).
Sauf que. Inspiré par l’harmonieuse coexistence entre juifs et musulmans à Sarajevo, il préconisait un retour en Terre Sainte mais à une condition : non seulement avec le respect mutuel entre les deux religions, mais une égalité des droits et devoirs pour les uns comme pour les autres. Autrement dit un prisme de vision religieux pour un projet politique séculier. Avec une séparation entre clergés et Etat. Que le futur Etat juif ne soit pas une pièce rapportée de l’Occident dans un Orient compliqué, mais qu’il s’intègre culturellement dans la région afin de donner un sens aux valeurs morales antiques, méditerranéennes voire « orientales » d’une religion juive remontant du fond des âges. En s’inspirant notamment de l’époque bénie durant laquelle ses ancêtres vivaient au sein d’une Espagne où, pendant un temps, ce pays eut tout à gagner culturellement d’une bonne entente entre les trois religions monothéistes.
Tout ceci pour insister en guise de conclusion provisoire, sur le fait qu’au Proche-Orient un projet exclusivement laïc ou unilatéralement religieux, aussi raisonnable et équilibré soit-il, n’aura aucune chance de jamais se réaliser et durer, sur une terre aussi chargée d’Histoire et d’ « espérances » croisées.
Santo Cappon, Chêne-Bourg



