Au pied de la fusée depuis son pas de tir, un photographe jurassien, couteau suisse à la main…

PAR ROLAND J. KELLER

Assister à un lancement de fusée est un spectacle grandiose, mais pour le photographe professionnel que je suis, c’est également une course contre la montre, un défi technique et logistique. Entre les aléas de la météo, les contraintes de sécurité et le choix crucial du matériel, chaque détail compte. Plongée dans les coulisses de cette aventure, du briefing de presse à ce moment magique où la fusée déchire le ciel, en passant par les réglages indispensables des appareils photo pour avoir le bon shoot. Tout près !

Photographier une fusée depuis son pas de tir, voire à ses pieds, relève du véritable parcours du combattant. Avant de pouvoir déclencher l’obturateur, il faut franchir plusieurs étapes administratives et logistiques.

Notre matériel photo est fouillé avec des chiens renifleurs

Une fois sur le site de presse, nous trépignons d’impatience à l’idée de nous rendre au pas de tir, pour être « aux pieds » de la fusée, si l’on peut utiliser cette expression. Les Falcon 9 modernes sont d’abord positionnées horizontalement sur un bras articulé avant d’être redressées. Quant à la fusée SLS (Space Launch System) que j’ai eu le privilège de photographier le 16 novembre 2022, elle était déjà verticale, fixée à son support.

Photo RKE

Avant d’accéder à cet emplacement emblématique, notre matériel doit passer par un contrôle de sécurité. Ce processus a lieu sur le parking situé devant le VAB (Vehicle Assembly Building). En général, nous sommes une centaine de photographes, professionnels et amateurs, à être autorisés à monter à bord des trois bus qui nous attendent. Tous nos équipements sont alignés au sol pour inspection. Un agent, assisté d’un chien renifleur, vérifie ensuite chacun de nos sacs à la recherche de substances explosives. Il s’agit d’une règle de sécurité imposée par l’Administration américaine. Une fois, le chien s’est particulièrement intéressé à mon sac, me faisant frissonner d’inquiétude. Il s’est avéré que j’avais simplement oublié une banane au fond de mes affaires ! La tension s’est dissipée dans un éclat de rire général.

Différents points d’observation

D’ordinaire, nous devons franchir un autre poste de contrôle pour accéder au tarmac de la fusée. Toutefois, cette fois-ci, pour le vol Falcon 9 Dragon de SpaceX – Crew 7, l’entrée au pas de tir 39A nous a été refusée. La raison ? Des débris échappés lors du lancement d’Artemis avaient causé des dommages à la tour de lancement. Ce contretemps nous a tout de même offert une palette variée d’emplacements pour prendre nos photos.

Nous avions le choix entre trois positions. La première se trouvait en face de la fusée, le long de cette célèbre route de graviers menant au pas de tir. Ce n’était toutefois pas l’idéal, car notre vue était en partie obstruée par le bras articulé de la plate-forme de lancement. La deuxième option offrait une vue dégagée sur la tour en construction du Starship de SpaceX, qui s’élève à 120 mètres. La troisième et dernière option était en lisière d’une dune, avec un panorama dégagé agrémenté de palmiers.

On capture les images aux sons

Dans la tension palpable des derniers préparatifs, chaque minute compte. Nous sommes une petite armée de photographes déployant nos trépieds comme des fusils de précision, calibrant nos angles de vue et ajustant nos paramètres. Et certains d’entre nous vont même jusqu’à littéralement clouer leur trépied au sol pour éviter toute vibration indésirable. Sur mon Canon 5D Mark III, je fixe un Trigger signé Miops, un petit boîtier électronique qui peut faire toute la différence.

Cela me rappelle une anecdote amusante lors d’un précédent lancement. Soudain, un vacarme de jappements brise la concentration ambiante : « Ouah, ouah ! Ouah, ouah ! » C’est Julian Leek, un collègue photographe, qui semble avoir perdu toute réserve. Intrigué, je m’approche de lui et réalise qu’il lutte avec un câble récalcitrant.

— T’as un tournevis ? me lance-t-il, un brin stressé.

— Bien sûr, mon fidèle couteau suisse est toujours à portée de main, je réponds en lui tendant l’outil multifonction.

Rassuré, Julian s’emploie à démonter sa petite boîte électronique, ajustant les réglages de son micro. Un micro ? Oui, vous avez bien entendu. Nous nous trouvons à une centaine de mètres de la fusée, et le son de son décollage sera notre déclencheur photographique. L’idée d’attendre le décollage à cette distance relèverait de la folie, à moins de vouloir nous griller comme des poulets sur un barbecue spatial.

C’est dans ces moments d’ajustements, où le son devient un déclencheur et où un couteau suisse peut sauver la mise, que l’on réalise l’étendue des défis techniques qu’implique la photographie spatiale.

Mais ces défis, nous les relevons avec un enthousiasme indéfectible, car ils rendent chaque cliché pris non seulement une prouesse technique, mais aussi une véritable aventure humaine.

Savoir anticiper

Le problème récurrent est de savoir comment régler nos boîtiers pour que, lorsque la fusée part, le déclenchement ait lieu au bon moment. Non seulement la vitesse, mais l’ouverture, sachant que, souvent l’on règle les appareils la journée, la fusée décolle la nuit, et vice-versa. C’est là tout l’art de la photo, justement. On doit davantage anticiper. Chaque photographe a ses petites combines. J’ai eu du mal à les connaitre et c’est normal. Un cuisinier ne dévoile pas ses recettes. 

Nos installations réalisées, on repart du site de presse, en bus, puis l’on attend le décollage. Soit sur le tarmac du VAB ou sur son toit, où l’on a une vue prenante sur l’horizon avec les tours de lancement, ou plus proche des autres pas de tir, comme la NASA Causeway. En général, on se tient à 3 miles (5 km). C’est la distance la plus proche pour voir le décollage et là j’emploie mon Canon EOS R3 et un objectif de 400 mm (un 200 2,8 avec convertisseur 2x). Et les shoots peuvent enfin commencer. 

Photographier en RAW, c’est mieux

Une fois la fusée lancée dans le firmament, vient le moment décisif du post-traitement. Le silence studieux remplace l’effervescence précédente. Armés de stations de travail à la pointe de la technologie, nous plongeons dans le monde silencieux des pixels et des fichiers RAW, cherchant à tirer le meilleur de chaque image capturée. Ce processus peut prendre des heures, alimenté par une tension nerveuse, car, en fin de compte, l’image parfaite demeure insaisissable, toujours un peu hors de portée.

Enfin, retour sur le pas de tir, cette fois sans la rigueur des fouilles de sécurité. La récupération du matériel se fait à un rythme frénétique, chacun impatient de voir si ses efforts ont porté leurs fruits. Personnellement, je n’ai jamais réussi à capturer la photo parfaite. Il y a toujours un détail manquant, une émotion qui échappe, un élément qui fait défaut. Et pourtant, à chaque fois, je suis frappé par l’extraordinaire talent de certains de mes collègues, qui semblent toujours parvenir à saisir l’instant magique.

Mon propre sens de l’accomplissement photo

Mais ici, dans cette quête presque obsessionnelle pour la photo parfaite, je trouve mon propre sens de l’accomplissement. Non pas dans la comparaison avec les autres, mais dans l’expérience en elle-même. Être là, sur le pas de tir, est une récompense en soi. C’est un privilège rare, qui me distingue comme le seul photographe suisse accrédité sur place, et souvent le seul étranger. Avec 42 missions à mon actif, dont 37 pour lesquelles j’ai été accrédité, chaque aventure est une nouvelle occasion d’apprendre, d’explorer et de chercher ce moment d’éternité dans un monde en perpétuel mouvement.

Ainsi, même si chaque cliché n’est pas une œuvre d’art, chaque mission est un chapitre de mon voyage unique dans l’infini complexe de l’exploration spatiale. C’est dans ce voyage que je trouve mon vrai succès, et c’est pourquoi je continuerai à pointer mon objectif vers les étoiles, cherchant toujours la photo qui capture non seulement un instant, mais aussi l’essence même de cette aventure humaine extraordinaire.

Roland J. Keller continue à pointer son objectif vers les étoiles. Photo DR

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