Florilège d’estampes de l’art occidental à la Fondation Gianadda

Henri Rivière(1864-1951), Vague, mer montante, plage de la Garde-Guérin, 1890, gravure sur bois en couleurs, 34×50,5cm (feuille), 23×34,5cm (sujet), @Paris, Institut national d’histoire de l’art

PAR PIERRE JEANNERET

Les expositions d’été et automne à Martigny attirent un très nombreux public. On pourrait avoir l’impression, à tort, que celles de l’hiver et du printemps sont « secondaires ». Ce n’est surtout pas le cas des collections de l’Institut national d’histoire de l’art à Paris (lire également ici). Elles doivent leur origine au grand couturier d’avant-garde Jacques Doucet (1853-1929), au goût très sûr, qui s’intéressait surtout à la modernité de son époque. Dans une présentation à la fois chronologique et thématique, la Fondation Gianadda offre un choix d’oeuvres graphiques (estampes, dessins, eaux-fortes, lithographies et autres techniques) s’étendant sur trois siècles, du XVIIIe au XXe. C’est dire que tous les mouvements et toutes les écoles sont représentés, ce qui constitue pour les visiteurs, y compris pour les classes d’école, une excellente initiation à l’art moderne occidental !

Edgar Degas(1834-1917), Aux Ambassadeurs,
Mlle Bécat, 1877-1878, lithographie,
34,2×27,3cm (feuille), 20,6×19,4cm (sujet).
@Paris, Institut national d’histoire de l’art

On commence par une tauromachie de Francisco de Goya, que l’on retrouvera plus loin dans une section plus sombre de l’exposition, avec ses Désastres de la guerre. Puis de nombreux portraits, notamment un bel ensemble de Matisse, dont la chatoyante Grande odalisque à la culotte bayadère, où l’artiste français témoigne de son goût pour les formes féminines opulentes, mais aussi pour les tissus.  Dans cette section, signalons particulièrement l’autoportrait de Paul Cézanne au béret et ceux de Berthe Morisot, dont l’un par son beau-frère Edouard Manet. Chacun de ses portraits, comme celui de Pissarro par lui-même, connu par ailleurs pour avoir été très sympathique, révèle la personnalité, voire « l’âme » du sujet.

Francisco de Goya(1746-1828), Disparate de taureaux[Disparate de tontos], planche supplémentaire à la série Les Disparates [Los Disparates], 1815-1824, eau-forte, aquatinte et pointe sèche sur papier japon, épreuve avant la lettre, retirage posthume, 32,6×46,8cm (feuille), 24,5×35cm (coup de planche)
@Paris, Institut national d’histoire de l’art

Probablement moins connue, l’artiste américaine Mary Cassatt (1844-1926), proche des impressionnistes, surtout de Degas, est notamment présente aux cimaises avec La Lettre, utilisant plusieurs techniques, dont l’aquarelle, et qui témoigne de la forte influence du japonisme à la fin du XIXe siècle.

La vision expressionniste

C’est avec l’expressionnisme allemand (dont la présence est plutôt rare dans les collections françaises) que l’exposition est la plus originale. On peut associer à ce mouvement les œuvres poignantes de Käthe Köllwitz (1867-1945), montrant la misère ouvrière dans la lithographie éponyme, ainsi que l’horreur de la guerre :  pendant celle de 1914-1918, elle avait perdu son fils cadet sur le « champ d’honneur ». Ayant adhéré au pacifisme et au socialisme (et donc très vénérée plus tard dans la République démocratique allemande), elle a imagé aussi avec une grande force les révoltes populaires, comme la guerre des paysans, cruellement réprimée au XVIe s.  On notera que Vincent Van Gogh, au début de son activité créatrice aux Pays-Bas, s’était également attaché à la représentation du peuple au travail, marquée par l’influence du protestantisme à connotation sociale de sa jeunesse : ainsi dans Homme fauchant en sabots de paysan.

Käthe Kollwitz(1867-1945), Buste d’une ouvrière au châle bleu [Brustbild einer Arbeiterfrau mit blauem Tuch], 1903, lithographie au crayon et au pinceau en deux couleurs avec grattoir sur encrage bleu, 56×45cm (feuille), 35,5×24cm (sujet),
@Paris, Institut national d’histoire de l’art

Mais l’expressionnisme, c’est aussi une vision sardonique de la société bourgeoise, et particulièrement des « profiteurs de guerre », qu’incarnent très bien les caricatures de George Grosz (1893-1959).

Préfiguration du surréalisme

Et la présentation atteint son sommet avec la Madone du Norvégien Edvard Munch, judicieusement choisie pour l’affiche. Avec un fœtus à ses pieds, cette vision de la mère du Christ se détachant sur un fond noir rompt résolument avec toute une imagerie suave. Il en va de même pour son portrait quasi extatique du poète symboliste Stéphane Mallarmé.

Edvard Munch (1863-1944), La Madone [Madonna], 1895-1902, lithographie au crayon et à l’encre en couleurs sur papier japon,
4e état, 67×51,5cm (feuille), 60,5×44,2cm (sujet),
@Paris, Institut national d’histoire de l’art

L’exposition octodurienne se termine par une partie (dont les pièces minimalistes abstraites ne sont pas les plus convaincantes), consacrée à l’imaginaire, au rêve, aux visions. On y a particulièrement aimé un tableau de cet artiste profondément original qu’était Odilon Redon (1840-1916), L’œil, comme un ballon bizarre se dirige vers L’INFINI, où une montgolfière, empruntant peut-être à Jules Verne, préfigure le surréalisme. Et nous voilà au terme de ce riche parcours à travers les multiples formes de l’art occidental !

« De Manet à Kelly. L’art de l’empreinte », Fondation Pierre Gianadda, jusqu’au 14 juin.

Jacques Doucet en robe de chambre, 1920,
Photographe non-identifié-e
@Paris, Institut national d’histoire de l’art

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