Une fois de plus, les Kurdes sont trahis par les puissances qui prétendaient les soutenir et ne faisaient que se servir d’eux. Un «accord» conclu sous la contrainte d’une offensive du nouveau régime syrien a fait perdre à l’administration autonome kurde du Rojava, au nord-est de la Syrie, près de 80 % de son territoire. L’expérience communaliste et égalitaire du Rojava durait depuis douze ans. Et elle faisait peur à tous les régimes l’entourant, à commencer par celui du Sultan turc Erdogan. Kobané, libérée de Daech par les Kurdes en 2014, s’est retrouvée assiégée par les forces du nouveau régime syrien issu de l’islamisme armé. Les Kurdes avaient vaincu Daech, ils ont été contraints à accepter un «accord» avec ses surgeons. En bon français comme en mauvais américain, cela s’appelle une trahison.
Pour les puissances occidentales, petites, moyennes ou grande, l’urgence est de renforcer le nouveau régime syrien. Et peu importe qu’il sourde de l’islamisme armé: il faut le renforcer, parce qu’il a renversé un régime devenu infréquentable, et resté allié de l’Iran. Les Kurdes, dans cette perspective, sont des gêneurs. D’ailleurs, ils ont toujours été des gêneurs, pour la Turquie, la Syrie, l’Irak, l’Iran… Et plus gêneurs encore quand ils font vivre au Rojava une expérience politique originale qui pourrait servir d’inspiration aux oppositions à tous les régimes de la région. Dans la guerre contre Daech, les Kurdes ont perdu des milliers de combattants et de combattantes. Avant la défaite de l’EI, les alliés kurdes des Etats-Unis et de l’Europe contre le terrorisme islamiste étaient présentés comme leurs «frères d’armes».
Chair à canon
C’était hier. L’EI a été défait grâce aux Kurdes? Peu importe aux potentats de la région et à leurs parrains, dont les Etats-Unis, qui abandonnent les Kurdes au sort que veut leur réserver Erdogan et le nouveau régime de Damas. Ce sont les Kurdes qui ont infligé à Kobane sa première défaite à Daesh, ce sont eux qui ont chassé Al-Bagdadi de Rakka, ce sont eux qui ont sauvé les Yézidis. Et ce sont eux qui ont eu 11’000 tués dans la lutte contre Daech. Mais utilisés comme des combattants, ils n’ont jamais été acceptés comme partenaires politiques. Ce «Munich du peuple kurde» (selon l’expression de Charles Enderlin, pour qui les Kurdes ont été abandonnés par les démocraties comme la Tchécoslovaquie en 1938) est la dernière en date des trahisons dont les Kurdes ont été victimes. Leur destin est entre les mains de puissances qui ne s’en soucient que pour les utiliser comme chair à canon, en les ignorant en tant que peuple. Et cela dure depuis un siècle.
«Il est impossible (aux Kurdes) de vivre dans le même pays que Daech» qu’ils ont combattu au prix de la mort de milliers des leurs, témoigne l’un d’entre eux au «Temps». «Quelles sont les chances d’une entente durable entre un pouvoir profondément marqué par l’islam le plus conservateur et un mou- vement kurde syrien venu du marxisme-léninisme, laïque, et pratiquant notamment l’égalité hommes-femmes ?» s’interroge Alain Frachon… Aucune chance : ceux qui ont piloté cet accord ne veulent pas d’une «entente durable» entre Kurdes et islamistes syriens: ils veulent la fin du Rojava, comme staliniens, fascistes et républicains bourgeois voulaient la fin de la Catalogne libertaire.
Pascal Holenweg, Genève

