Susan George, l’intellectuelle qui crut possible « un autre monde »

PAR CHRISTIAN CAMPICHE

RIP Susan George. Le décès en février à 91 ans de la cofondatrice du mouvement altermondialiste ATTAC n’a fait l’objet d’aucune ligne dans la presse helvétique. Pas même une brève dépêche d’agence. Disons-le en un mot: c’est une honte!

Susan George, si je vous définis comme la papesse de l’altermondialisation, que me répondez-vous?

Cette question le soussigné l’avait posée pour le journal « La Liberté » en 2004 à l’auteure et politologue franco-américaine qu’il avait eu la chance de rencontrer à Genève ou Paris. Elle avait répondu sous la forme d’une boutade:

Je n’écris pas d’encyclique et si j’en écrivais, personne n’y ferait attention. On vous colle des titres comme ça, c’est comme si l’histoire médiévale revenait à la mode, que j’en sois l’ambassadrice et que l’on me surnommait Jeanne d’Arc.

Susan George venait de publier chez Fayard son livre-phare « Un autre monde est possible ». Il suivait d’autres essais très remarqués, dont « Le Rapport Lugano », et précédait « Nous, peuples d’Europe », écrit en 2005 après le « non » des Français et des Néerlandais au référendum sur un traité européen. L’auteure réfléchissait aux conséquences de ce refus de manière constructive, y voyant une chance pour le Vieux Continent de stopper son déclin, dans la mesure où il s’affranchirait du modèle concurrentiel américain en valorisant un modèle social. Extrait:

Dans le nouveau contexte établi par la victoire du Non, il faut espérer que l’esprit d’innovation, de créativité et de progrès social l’emportera définitivement sur les tentations barbares qui ont si souvent gagné au cours de l’histoire européenne. Le mépris des faibles, la religion de l’argent et le refus de partager sont, à notre époque, aussi barbares que l’étaient le colonialisme ou l’esclavage en d’autres temps, et, à terme, aussi destructeurs pour nous tous.

Farouche partisane de la non-violence, Susan George militait alors pour la taxe Tobin sur les transactions de change mais aussi contre l’Accord général sur le commerce des services, sorte d’accélérateur d’échanges mondiaux débridés. Elle le faisait au sein du Forum social, qu’il fût mondial, européen ou suisse. Ce lieu d’échanges de haut niveau intellectuel permettait à ses yeux de sensibiliser la classe politique sans chercher à se substituer à elle. Chacun à sa place! Dans l’interview précitée, voici ce qu’elle déclarait:

Nous ne devons pas devenir un parti politique car nous n’avons pas de vocation à gouverner. Par contre, il n’est pas interdit de harceler les partis politiques, y compris ceux qui sont de notre côté, car ils ont tendance à se ramollir. Je serais très contente qu’ils s’inspirent de nos idées.

L’avenir décevra la penseuse engagée à lutter contre la pauvreté, la faim et la guerre dans le monde. A Lisbonne en 2007, reniant le vote populaire en France et aux Pays-Bas, l’Union européenne se dotera d’un nouveau traité qui soumet notamment l’agriculture et l’énergie aux pouvoirs renforcés d’institutions noyautées par le concept d’un marché en roue libre et déshumanisé. On en voit le résultat aujourd’hui.

« Je n’écris pas d’encyclique et si j’en écrivais, personne n’y ferait attention » (Susan George dans « La Liberté » du 23 avril 2004).

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2 commmentaires à “Susan George, l’intellectuelle qui crut possible « un autre monde »”

  1. Dominique Olgiati 8 mars 2026 at 19:53 #

    Merci de donner voix et force à S. George pour continuer avec son énergie à résister aux suiveurs défaitistes irresponsables.

  2. Marc Gabriel 8 mars 2026 at 21:18 #

    M E R C I. Merci, merci à Info-Méduse, merci à vous Cher Monsieur Campiche, d’évoquer Susan George.

    C’était mon héroïne, je lui avais demandé de prendre les commandes du gouvernement mondial unifié. J’en avais rêvé.

    Cette femme était un phare, une boussole.

    Je me souviens d’un grand moment de télévision suisse romande où Madame Susan George débattait avec un de nos Conseillers fédéraux, en la circonstance: Pascal Couchepin, qui s’est fait, comment dire ça sans être désobligeant, on va dire qui s’est fait « déborder » par l’implacable Susan.

    Susan George incarnait l’intelligence, la clairvoyance et l’honnêteté intellectuelle sans compromission.
    Son magnifique visage dont le portrait orne l’écran d’accueil de mon ordinateur.
    Depuis longtemps, elle habite mon Panthéon personnel.
    Le monde a perdu un être de génie.

    Au moment où l’absurdité et le cynisme imbécile gagnent la gouvernance de certains États, je vous suis reconnaissant,
    chère Madame de nous avoir ouvert les yeux et l’esprit.

    Vous allez nous manquer Madame.

    Marc Gabriel

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