Le piège de la frappe parfaite.
On a tué le père. On a tué l’épouse. On a tué l’enfant. Pendant les négociations. On attend que le successeur soit raisonnable.
Est-ce là le calcul, la stratégie ?
Éliminer le chef suprême au début du conflit, espérer un successeur plus malléable, avant de rentrer chez soi avec une victoire propre ?
Théorie séduisante, qui a le mérite de la clarté — et le défaut d’être erronée.
Nul successeur ne survit – politiquement et physiquement – en négociant immédiatement suite à la liquidation de son prédécesseur.
Pas par idéologie ni par esprit de vengeance, même si ce désir est bien là, charnel et inévitable.
Par mécanique pure, par arithmétique du pouvoir. Car tout régime autoritaire repose sur un seul axiome : celui qui règne ne peut paraître faible. Face à l’ennemi extérieur, mais surtout devant les factions internes qui observent, qui calculent, qui attendent la première occasion pour le remplacer.
L’Histoire n’autorise aucune ambiguïté
Mouammar Kadhafi abattu dans un caniveau en octobre 2011 : la Libye n’a pas produit un successeur modéré. Mais deux gouvernements rivaux, six milices majeures, un marché aux esclaves documenté par l’ONU…
Saddam Hussein pendu en 2006 : l’Irak a engendré l’État islamique.
Mojtaba Khamenei est à peine en place que les Gardiens de la Révolution doivent scruter ses mots, son ton, ses hésitations, sa cadence. Dans les régimes où la succession ne passe pas par les urnes, la légitimité se prouve d’une seule façon : par la dureté.
S’y rajoute une couche supplémentaire — plus intime, plus irréductible. La frappe du 28 février n’a pas seulement tué Ali Khamenei, son père, mais également sa mère. Son épouse. Son fils. Sa sœur.
Cet homme ne gouvernera donc pas avec le fardeau abstrait de la succession, mais avec le deuil frais d’une liquidation familiale. Cet homme ne sera pas disponible pour la diplomatie.
Une hydre plutôt qu’un serpent
L’Occident confond régulièrement le sommet avec le système. « On élimine Khamenei comme on couperait la tête d’un serpent », disait-on. Si ce n’est que l’Iran n’est pas tant un serpent qu’une hydre institutionnelle — pasdarans, clergé, réseaux d’influence — ayant ses intérêts et ses logiques, qui n’a pas attendu Khamenei pour exister.
Le Guide suprême en Iran ne fait pas que diriger ces structures : il les sert. Comme elles n’ont aucun intérêt à la modération, il escalade — non par inclination mais car il n’a pas le choix.
Le paradoxe de la « frappe parfaite » est qu’elle fabrique exactement le pire adversaire possible. Elle prend un homme qui aurait peut-être cherché le dialogue et le transforme en un dirigeant pour qui le compromis signe la mort politique.
Elle prend un régime affaibli et lui fournit la seule ressource qui lui manquait. Une cause légitime : celle de la vengeance, universellement comprise, universellement mobilisatrice.
L’histoire des décapitations de leadership en temps de guerre est d’une cohérence cruelle. Dans la très grande majorité des cas documentés, elles n’ont pas raccourci un conflit en éliminant le chef suprême dans ses premières semaines.
Washington et Tel-Aviv ont oublié que la géopolitique n’est pas un jeu d’échecs où l’on retire une pièce maîtresse pour gagner la partie. C’est un jeu où chaque pièce retirée en crée deux nouvelles, plus enragées, moins prévisibles, déterminées à ne pas finir comme la précédente.
Il y a un mot pour désigner la répétition d’une même action en espérant un résultat différent, mais il n’appartient pas au vocabulaire de la stratégie.

