En tournage le 9 mars 2026 sur le site de Penthaz, le cinéaste Pier Blattner et le journaliste Christian Campiche ont rencontré le nouveau directeur de la Cinémathèque suisse, Vinzenz Hediger.

Propos recueillis par CHRISTIAN CAMPICHE
infoméduse: Vinzenz Hediger, vous étiez jusqu’ici professeur en études cinématographiques à la Goethe Universität Frankfurt am Main. Vous assumez désormais la direction de la Cinémathèque suisse depuis le début de l’année 2026. Pourriez-vous nous situer la place de la cinémathèque suisse dans le contexte mondial?
Vinzenz Hediger: En termes d’objets de collection, elle se classe au sixième rang. D’autres cinémathèques de renom se trouvent à Paris, Berlin, Washington, New York et Los Angeles, notamment. La Suisse est un pays qui a une culture cinématographique extrêmement riche. Au fil des années, on a réussi à y créer une collection vraiment enviée de toutes les autres cinémathèques par le fait que tous les films sont disponibles en version originale avec des sous-titres en allemand et en français. Plusieurs festivals en Europe sont demandeurs. Il fut un temps où la rumeur courait que toutes les copies étaient en état de dégradation et que la collection avait enregistré beaucoup de pertes. Il n’en est rien. L’état de conservation est au contraire très bon. Le nouveau centre d’archivage à Penthaz a permis de mettre en place un dispositif de conservation unique au monde. J’aime citer cette formule: la Suisse, petit pays, grande cinémathèque!
Vous dites que le dispositif de conservation est unique, qu’est-ce qui a permis cette situation extraordinaire?
La cinémathèque suisse a toujours été une institution très jalouse de son indépendance. Longtemps on a accepté l’argent de la Ville, du canton, de la Confédération mais on n’en a pas fait une institution fédérale, intégrée dans la bibliothèque nationale, par exemple. Ou bien encore un musée national du cinéma. Tel était le choix de Freddy Buache, son directeur de 1951 à 1996, ce qui comportait des avantages mais aussi des problèmes. Et puis, il y a environ 25 ans, on est arrivé à un point où les finances de la cinémathèque étaient un peu en déséquilibre à cause de la construction d’un premier centre d’archivage ici à Penthaz. Avant, toutes les copies étaient stockées au centre-ville de Lausanne, ce qui posait quelques problèmes aussi parce qu’il y avait plein de copies en nitrate, une substance très dangereuse ayant des effets explosifs quand elle est enflammée. Chaque fois que je regarde la cathédrale de Lausanne, je fais une petite prière… Il fallait donc trouver des fonds pour financer un nouveau centre d’archivage ici à Penthaz. Ce fut Hervé Dumont, le successeur de Buache, qui a convaincu Pascal Couchepin, alors ministre de l’Intérieur et de la culture, de militer pour que la cinémathèque devienne une institution fédérale. En bénéficiant d’une collaboration pluridisciplinaire, on a construit ces 15 dernières années un laboratoire de restauration numérique unique au monde.
Quels sont finalement les grands enjeux qui vous attendent en tant que directeur de la Cinémathèque suisse?
Nous sommes en train de trouver de nouveaux locaux afin de déposer notre fonds d’archives d’une manière sécurisée sur le long terme. Nous sommes conscients qu’il s’agit d’un fonds d’une importance historique, je dirais à l’échelle mondiale. Il y a environ 6000 films dont moins de la moitié ont été inventoriés. Il reste un corpus énorme de films de provenances diverses qui constituent le fonds de nitrate le plus important au monde et dont nous ne connaissons pas encore tout à fait les contenus. Il est tout à fait probable qu’en traitant ce fonds, nous allons faire des découvertes qui changeront notre idée de l’histoire cinéma. Ou que nous retrouverons des films qui ont été considérés comme perdus.
L’autre grand défi c’est l’archivage numérique. En Suisse, il existe l’obligation de déposer à la cinémathèque une copie du film, soit à la fin du cycle commercial, soit avant la sortie. Et comme désormais les copies arrivent en version numérique, il faut construire une infrastructure de conservation à long terme. C’est complexe car contrairement à ce que on pourrait croire, le numérique n’implique pas une baisse des coûts, au contraire, du fait de la migration des données d’un support à l’autre. On est limité par les contraintes économiques. Parallèlement nous devons développer des stratégies visant à rendre visibles et accessibles des contenus de marché. Nous montons des programmes en collaboration avec tout un réseau de salles partenaires du Léman à Saint-Gall, comme, outre le Capitole à Lausanne, le Grutli à Genève, le Rex à Berne, le Phénix et le Filmpodium à Zurich, auxquels nous allons inclure désormais le Stadtkino Basel. Autant de partenariats dont la vocation est de mettre en valeur le patrimoine. Il est un public cinéphile qui s’intéresse à l’histoire du cinéma, que l’on pourrait atteindre à travers le petit écran, par exemple. Et c’est donc dans ce sens-là que nous allons entamer une collaboration plus étroite avec la télévision.
La collection de la Cinémathèque s’enrichit-elle de combien de titres par année, en moyenne?
Cela dépend du rythme de déposition de fonds, mais je dirais entre 500 et 1000 films par an. C’est énorme.
La cinémathèque dans 10 ans. Comment la voyez-vous? Très différente?
Sur quelques axes, oui. Notre mission est de rendre accessible et visible le patrimoine suisse d’abord. Dans le numérique, il y a des possibilités sur lesquelles nous allons travailler, qui sont assez importantes. Les salles commerciales sont en train de continuer à perdre du public. 15 % en moins l’année dernière. Ce n’est pas le cas de la cinémathèque. Nos chiffres sont en train de monter. On est passé de 30 000 à 60 000 spectateurs l’année dernière.
Vous avez doublé en une année!
La salle du Capitole à Lausanne y est pour beaucoup. Cela dépend un peu de la programmation. Avec des invités célèbres, la salle est pleine! Pour une avant-première d’un film suisse réalisé par une jeune cinéaste originaire de la Chaux-Fonds, on a enregistré récemment 750 spectateurs. C’est vraiment remarquable. On constate un véritable intérêt aussi parmi les jeunes pour tout ce qui est patrimoine.
L’enregistrement filmé de cette interview ici.

