Persistance d’un spectre


Qui l’eût cru? Le Parti radical durcit sa politique d’immigration.

On attendait un peu le PLR suisse au contour, l’échéance des élections fédérales ayant valeur de test. Ces dernières années, à Zurich et alentour, on a vu se multiplier dans ce parti des danses du ventre en direction de l’UDC. La question restait de savoir si la tendance serait confirmée par les instances suisses. La réponse est tombée le 19 février par l’adoption d’un «papier de position». Pudiquement intitulé «Pour un contrôle pragmatique de l’immigration en adéquation avec les besoins de la Suisse», ce texte a déjà fait couler pas mal d’encre du fait de sursauts de radicaux romands qui ne pouvaient encaisser quelques horreurs débitées dans ce document. Leur baroud d’honneur n’aura eu que peu d’effet. Des mini-retouches qui n’enlève rien à la névrose xénophobe qui imprègne désormais la doctrine PLR.

Certes lorsqu’un Claude Ruey a mis le doigt sur des énormités, phrases du genre «La Suisse est débordée par des flux perpétuels de migration», d’aucuns ont dû prendre conscience de la chute de crédibilité à quoi tout cela pouvait conduire. On a sorti la gomme, au cas particulier. Les mesures anti-étrangères n’ont pas été effacées pour autant.

Pourtant, y a-t-il encore de la place en Suisse pour de nouvelles mesures, à force d’en prendre? Cela fait quarante ans, depuis le scrutin sur l’initiative Schwarzenbach en 1970, que la Confédération remanie (lois sur les étrangers, sur l’asile) à haute fréquence et toujours en la durcissant sa législation dans ce domaine. Sous la domination de l’UDC blochérienne, pour les deux dernières décennies, ces opérations anti-étrangères ont été menées à tous les niveaux, constitutionnel, législatif, administratif et de façon désordonnée. Ceci expliquant en partie l’incohérence et les contradictions révélées dans les pratiques administratives, sans parler des bavures répétées.

En outre, pour ce petit pays prospère au coeur de l’Europe, dont l’économie a besoin de main d’œuvre, ces politiques anti-migratoires sont irréalistes, ce que la problématique actuelle des milliers de travailleurs sans papier illustre bien. Par ailleurs l’intégration des immigrés est nettement insuffisante, faute de moyens, et c’est une cause de mécontentement populaire.

Un mécontentement qui a bien d’autre causes, sociales surtout, mais l’UDC n’en a cure, trop heureuse de canaliser les grognes sur un bouc émissaire. Elle en est venue à promouvoir une politique d’extrême-droite en soutenant des mesures (minarets, expulsion automatique) qui bafouent les droits de l’homme. Une bonne partie des radicaux répugnent à ces extrémités, tout en ne supportant pas le bénéfice électoral qu’en tire l’UDC. D’où cette tendance bien radicale consistant à vouloir en faire tout autant mais pas trop. Le document calamiteux de l’Argovien Philipp Muller, adopté le 19 février par ce parti, répète à l’envi qu’il faut se limiter «à l’essentiel du droit international»: en clair, sur le plan du respect des droits de l’homme, ce sera service minimum.

Mais quelle peut être la limite quand cette manière de faire a déjà été pratiquée systématiquement? Il ne reste plus, d’une part, qu’à chercher la petite bête dans l’arsenal légal spécifique des étrangers et de l’asile, et d’autre part à étendre la pulsion anti-étrangère à tous les domaines de la vie courante.

Dans l’art de chercher la petite bête, Philip Müller et consorts ont fait fort en s’attaquant au statut des réfugiés. Un réfugié, formellement est un requérant d’asile dont la demande a été acceptée, et l’on sait que la majorité des requêtes sont rejetées. Les réfugiés ne sont donc pas nombreux, ne constituent pas un vrai problème migratoire. Mais il fallait quand même serrer la vis pour le principe. Nos radis de choc ont réussi à le faire en entendant leur interdire le regroupement familial avant dix ans. Cela a fait bondir Martine Brunschwig Graf, qui souligne: «Il n’est pas admissible d’exiger des réfugiés – en l’occurrence leur demande d’asile a été reconnue comme légitime et signifie qu’ils ne peuvent retourner dans leur pays d’origine – qu’ils attendent 10 ans avant de retrouver leur famille en Suisse! Ceux qui ont un permis d’établissement peuvent retourner quand ils veulent dans leur pays. Leur situation n’est donc pas comparable.»

Les atteintes au regroupement familial sont un point fort du poulet radical, illustration de l’extension de la pulsion anti-étrangère aux autres domaines de la vie courante. Le refus du regroupement familial avait, on s’en souvient, conféré à l’ancien statut du saisonnier son caractère scandaleux. On le voit revenir par le biais d’une clause perfide de limitations. Cette entrave est comparable à la décision prise en 2006 d’imposer une tâche de police des étrangers aux officiers d’état-civil. C’était un inadmissible mélange des genres, effectué sous le prétexte de lutter contre les mariages de complaisance. Ces dispositions ont été aggravées en 2009 par l’introduction d’une exigence préalable d’autorisations de séjour pour tout mariage*, exigence entrée en vigueur cette année. La première étape avait été franchie à la faveur d’une double révision légale (asile, étranger) de 2006, la deuxième a été noyée dans la révision du code civil de 2009. Des dispositions douteuses sur le plan international, mais quels étrangers se lanceraient dans des procédures de recours?

On a ainsi connu une succession de mesures légalement contestables. Or, la même orientation se retrouve dans la doctrine 2011 du PLR et sa prétendue «limitation à l’essentiel du droit international». Entre cette manière de se frotter aux limites des droits fondamentaux et les mises à mal objectives des mêmes droits par l’UDC, il y a une différence, mais elle n’est pas bien grande. Surtout que la doctrine PLR, qui conforte les dernières séquences de vote de la majorité de droite aux Chambres, inscrit un effet cumulatif de ces mesures. Il peut bien dire, Fulvio Pelli, que l’UDC joue avec le feu. Que fait-il d’autre? Son attitude est d’autant plus inacceptable qu’il faut prendre en compte tout le contexte sociétal actuel, des caméras de surveillance au transfert sur le consommateur des charges écologiques: donc un contexte de plus en plus disciplinaire et inégalitaire. Les menées de Blocher, lors de son séjour au Conseil fédéral, esquissaient l’horizon d’un fascisme démocratique. Les inepties anti-étrangères du PLR suisse ne contribuent pas à en dissoudre le spectre.

*La doctrine PLR 2011 en remet une couche en revenant sur la question des mariages, et induit de surcroit une confusion entre mariages blancs et mariages forcés.

Article publié dans Courant d’Idées

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