Affaire Hildebrand, affaire Muller, les mots et les choses


Pour M. Tout-le-monde, le fait de ne pas appartenir au fan club de Blocher Christoph ne vous inscrivait pas d’office au fan club de Hildebrand Philipp. Ni ne vous instituait arbitre de ce combat de coqs. Lequel laisse en fin de compte perplexe.

Et plus on avance, plus le décryptage, comme on dit, se complique. Heureusement, pour eux bien sûr, mais pour nous aussi parce que ces histoires faisaient de plus en plus bringue, cette péripétie des turpitudes financières suisses a déjà passé au second plan, avant d’être oubliée. Moult gens, d’ailleurs, dans les états-majors travaillent à cette disparition des écrans radar, dans l’espoir d’y parvenir avant un nouveau scandale. C’est dire qu’il faut faire vite.

N’empêche que du début à la fin, le décryptage n’a pas été facile. Pour les médias d’abord, même si la première lecture a paru aisée. La dénonciation de Blocher était peu convainquante. L’homme était en pleine crise revancharde au sortir des calamiteuses élections parlementaires et gouvernementales fédérales. Il prenait de surcroît appui sur des sources d’une légalité non assurée, et il a de sérieux antécédents de manipulateur. Vu ce contexte trouble, mieux valait faire crédit à la version bien agencée de l’officialité, BNS et Conseil fédéral confondus: il n’y avait pas de délit d’initié, et le règlement de la BNS, certes peu contraignant, a été respecté.

Puis tout de suite après, la pression ne se relâchant pas, Hildebrand risqua une opération Portes ouvertes sur ses vente et achat de chaumières, sur son couple francs suisses/dollars. C’est le deuxième acte. La planète médias, toujours subjuguée, a maintenu sa confiance.

Le plus fort de tabac, rétrospectivement, fut la manière dont les traficotages en dollars ont été relativisés. Un demi—million en jeu, soixante mille de bénéfice, il fallait apprendre que ce n’est pas ce qu’on appelle un délit d’initié. Et d’évoquer les gouffres à millions qui constituent l’enjeu des vrais délits d’initiés.

Ah bon? M. Tout-le-monde n’avait pas imaginé que des centaines de milliers de dollars en propriété personnelle pouvaient être insignifiants. M. Tout-le-monde devrait pourtant comprendre que si l’on soupçonne un comptable d’avoir manipulé à son avantage les comptes d’une grande surface, on ne va pas faire une histoire pour la petite culotte qu’il aurait ramassée en passant au rayon lingerie.

Peanuts, disait-on naguère, s’agissant de quelques milliards cédés par les grandes banques dans l’espoir de solder le contentieux des fonds en deshérence. On n’a pas parlé de cacahuètes à proposa de Hildebrand, parce que les directeurs de la communication ont mesuré l’ampleur de la gaffe d’alors, et rayé le terme peanuts de leur vocabulaire.

N’empêche, ces lourdes explications – «Si on avait voulu commettre un délit d’initié, on s’y serait pris autrement, pour des gains sans communes mesure» – équivalaient à réduire ce fritschi d’un bénéfice de dizaines de milliers de dollars à la dimension des cacachuètes tombées sur le tapis. Nous avons vérifié que la personne n’a pas vidé le coffre, elle aurait pu le faire: dites-vous bien que si effectivement elle avait la main dans le pot à confitures, c’était par distraction – au pire un peu de gourmandise. Péché véniel.

Osera-t-on dire que le discours était payant? Tout à fait. Il aura fallu un coup de tonnerre au troisième acte, alors que tout paraissait réglé, et l’on ne sait déjà presque plus pourquoi, à partir de la publication de quel insignifiant courriel, Philipp Hildebrand tout juste absous a dû redescendre les escaliers et annoncer sa démission.

La planète médias en a été secouée. Les derniers articles publiés montrent que le réveil est bien réel. Aussi de nouvelles informations pourraient-elles encore venir éclairer cette crise.

Mais aujourd’hui, M. Tout-le-monde peut toujours se demander pourquoi, immédiatement après s’être blanchi aux yeux de l’opinion, Philipp Hildebrand a dû prendre la poudre d’escampette. On mentionne, au titre de document déterminant, un compte-rendu d’entretien montrant que le président de la BNS avait pris une part plus active que déclaré aux opérations financières litigieuses. De prime abord un document plutôt à charge mais dans un ensemble de pièces sujettes à une analyse dont les conclusions restaient à tirer. Peut-être plutôt que la crainte de voir apparaître de nouveaux doutes, que tout ceci ne traîne et s’éternise, a fait tourner le vent en faveur des adversaires du président de la BNS, et déterminé son départ.

L’affaire est donc claire quant à son dénouement, la démission du patron, mais reste obscure s’agissant de la réalité des faits, de leur gravité. Son dénouement réél ne se limite d’ailleurs pas à ce départ, mais aux efforts de communication effectués pour lustrer l’image du nouveau patron de la BNS, et ainsi rassurer tous azimuts. Ce dénouement reste néanmoins relatif, au vu des plaintes déposées par l’informaticien à l’origine des fuites sur les transactions d’Hildebrand.

On aura surtout une fois de plus expérimenté la difficulté, pour le citoyen mais déjà pour les professionnels des médias, de suivre des événements dont la survenue publique est codée par des professionnels de la communication. L’exemple cité plus haut du sort du terme peanuts proscrit par ces professionnels alors qu’il aurait bien fait l’affaire dans cette affaire, illustre en creux les dénaturations langagières des communiquants. Un autre exemple, celui de la «faute morale», très pratique lors d’indispensables déviations en corner. On se souvient de l’évanescente faute morale admise par DSK. On vient d’avoir la «faute morale» évoquée par Hildebrand.

Peut-être en pire, sur le plan de ces théâtres d’ombres créés par les communiquants et leurs mots bombardés sur les choses. Dans les médias, il a d’abord été dit que le patron de la BNS admettait une erreur morale. C’est encore différent d’une faute, ça vous intellectualise la démarche, ça vous technicise la responsabilité. Le tam-tam a ensuite changé l’erreur en faute, parallèlement avec la bascule du directeur, acculé à la démission.

Dans l’affaire Hildebrand, quel est le fond du sac? Un banal accident de parcours, un épisode des luttes de pouvoirs dans les sphères politico-financières, ou quoi encore. On est loin de le savoir, chaque partenaire poursuivant ses objectifs au moyen de parades verbales constituant autant d’écrans de fumées. Ce pourrait aussi ne se réduire, mais rien ne l’assure aujourd’hui, qu’à ce combat de coqs Blocher-Hildebrand régulièrement évoqué.

Au fait, qui parle de combat de coqs? Attention aux mots, les pros de la communication les surveillent. On en a en ce moment la preuve dans une tout autre affaire, celle mettant en cause le ministre cantonal genevois Mark Muller, impliqué dans une rixe en fin de nuit de la Saint-Silvestre. Cette bagarre aux relents assez glauques vient d’être réécrite dans une version plus favorable au principal intéressé, une version au demeurant assez cohérente. A l’écoute des premières versions, ne serait-on pas amené à parler d’un combat de coqs? C’est en termes autrement élégants que le magistrat a préféré dire les choses: «Une empoignade virile!» Ça, c’est de la com.

Article paru dans “Courant d’Idées

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