Le coffre-fort numérique, nouveau filon des seigneurs de la finance suisse


Voltaire avait bien raison de dire: «Si vous voyez un banquier suisse sauter par la fenêtre, suivez-le, il y a de l’argent à faire».

PAR MARC SCHINDLER

Quand on parle pognon, l’imagination des Suisses est sans limite. Les Américains font exploser le secret bancaire, ils matraquent les banques suisses à coup d’amendes énormes et les obligent à livrer les noms des fraudeurs américains et de leurs complices suisses. Les Français viennent jusque dans les coffres helvétiques égorger les fraudeurs et leurs compagnes. Ils rêvent que le fric impur abreuve les déficits. L’Allemagne achète les noms des fraudeurs et livre leurs noms au public. Bref, le ciel est tombé sur la tête des banquiers suisses.

Que croyez-vous qu’ils fassent? En France et aux Etats-Unis, les pécheurs de la finance vont implorer leur gouvernement de les sauver du naufrage. Pas en Suisse. Le gouvernement helvétique a déjà donné, en sauvant l’UBS à coup de milliards, alors débrouillez-vous avec vos clients fraudeurs et leurs gouvernements voraces!

Les astucieux seigneurs de la finance suisse ont cherché un nouveau filon et ils ont trouvé: les data banks, les banques de données. On les empêche d’accumuler dans leurs coffres l’argent de la fraude, de l’évasion fiscale, du crime et du blanchiment de capitaux. Eh bien, ils financeront les clouds, les nuages informatiques. C’est le quotidien américain “USA Today” qui révèle au public ce que les spécialistes savaient depuis des années: les Suisses protègent les avoirs les plus précieux de ce siècle, les données sensibles de leurs clients. Merci qui? Merci Edward Snowden, l’informaticien américain qui a révélé que son gouvernement accédait à toutes les données de Google, d’Apple, de Microsoft, d’Amazon. Quand vous cherchez un restaurant, quand vous achetez un billet d’avion, quand vous commandez un livre, les longues oreilles de la NSA le savent. Votre vie privée est publique! Sale temps pour l’industrie des banques de données américaines qui pèse 47 milliards de dollars. Du coup, les grandes entreprises prennent la fuite. Selon une enquête, 56% des clients américains se méfient des banques de données nationales et 10% ont déjà émigré. En 2016, cette perte de confiance pourrait coûter 180 milliards de dollars, soit 25% des revenus à l’industrie des banques de données américaines.

C’est là que les banquiers suisses sortent du bois. Venez chez nous, notre pays est un havre de sécurité pour vos clients. Notre loi sur la protection des données vous protège: il faut qu’un juge soit convaincu qu’un délit criminel est commis pour qu’il ordonne l’ouverture d’un coffre-fort numérique. La Suisse n’est pas membre de l’Union européenne, donc elle n’a pas à partager ses données avec d’autres pays. Bon, il y a bien un projet de loi débattu au Parlement pour donner au gouvernement un droit de regard sur les bases de données au nom de la sécurité nationale. Mais il n’y pas le feu au lac! Alors, les banque de données suisses poussent comme champignons après la pluie: Wuala, Artmotion, Secure Safe, Safe Host et même Swiss Fort Knox. Ces clouds helvétiques protègent les données sensibles dans des sites protégés pour quelques dollars ou quelques milliers selon les besoins de leurs clients.

Swiss Fort Knox fait très fort dans le marketing. En 1994, elle a conclu un accord avec l’armée suisse pour utiliser les vieilles forteresses cachées au coeur des Alpes. Ses deux fondateurs peuvent avoir le sourire, le business est juteux. Malheureusement, comme le précise le site: «pour des raisons de sécurité, la visite est réservée aux clients.» Mais un récent reportage télévisé a mis les futurs clients en appétit. On découvre une caverne éclairée, des portes d’acier, à l’abri d’une bombe atomique ou d’un tremblement de terre. Selon la proclamation d’Artmotion: «With typical Swiss precision, we guarantee!» Même les Nations Unies et Yahoo sont des clients des Suisses. Comme le dit bien “USA Today”: «Call it big data, if you like. Now it’s big business.»

Si Victor Hugo revenait en Suisse pour réécrire sa Légende des siècles, il ne reconnaîtrait pas le pays dont il disait: «La Suisse trait sa vache et vit paisiblement.» Mais il avait peut-être raison en écrivant: «dans l’histoire des peuples, la Suisse aura le dernier mot».

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3 Responses to “Le coffre-fort numérique, nouveau filon des seigneurs de la finance suisse”

  1. Bernard Walter 14 juillet 2014 at 00:44 #

    Je trouve tout cela effrayant.
    Seule réponse à ces abus de nature à finalement tout détruire sur notre planète:
    interdire l’usage de l’argent à d’autres fins que sa fonction première, celle de moyen d’échange.
    Cela revient à dire: Salaire universel unique, monnaie universelle unique, interdiction de richesse individuelle.

  2. Schindler 14 juillet 2014 at 14:28 #

    Cher confrère,
    J’admire votre optimisme humaniste : “interdiction de richesse individuelle”. Mais, comme disait l’autre : c’est pas demain la veille !

  3. Bernard Walter 14 juillet 2014 at 22:49 #

    Cher confrère,
    Je crois que l’utopie est quelque chose qui manque cruellement à nos horizons actuels. Nous semblons condamnés à un terre à terre où seul ce qui est réaliste est réel.
    Alors que: L’utopie sérieuse est en fait un exercice philosophique de première valeur. Qui ouvre des portes sur ce que nous voudrions avoir comme monde, autre que celui que nous vivons. Il suggère par là-même des directions à prendre, il ouvre des espaces de liberté de pensée et d’action. Lorsqu’une majorité de gens se livrera à cet exercice, le monde commencera peut-être à sortir de l’enfermement et des cycles de violence dans lesquels les systèmes de domination actuels veulent le maintenir.

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