Ce jour-là… 7 octobre 1951- La Borde, acte deux, scène un…


On est loin dans l’histoire, sur les hauts de la ville de Lausanne au lieudit Champ-fourchu Bois Mermet.

PAR ROBERT CURTAT

On est dans une Suisse d’hier qui vient de refuser par un cinglant vote du peuple la politique d’encouragement au logement. Et dans une Suisse de demain où le premier blondin (1) ouvre un chantier de seize ans dans le site alors sauvage de la Grande Dixence. Enfin, cœur de notre récit, la société des tramways lausannois met ce jour-là en service le dépôt de la Borde pour accueillir ses «trams», près de nonante compositions, de loin le plus fort contingent des véhicules roulant sous le sigle TL.

Il faut faire un retour arrière d’un bon demi-siècle (2) pour se souvenir que l’arrivée du tramway à Lausanne a été vivement applaudie par le public. Traduisant cet enchantement le confrère de la “Gazette de Lausanne” (3) ne craignait pas d’écrire :
– Le sentiment des Lausannois est double en voyant les wagons TL glisser allègrement sur les rails. Il est fait de plaisir et d’orgueil. Maintenant nous n’avons plus rien à envier à Zurich ou Genève. Lausanne est passée grande ville!

Les historiens ne s’y sont pas trompés: le basculement d’une société vigneronne et paysanne vers la cité moderne est symbolisé par un élément fort: le tramway. L’abondance des compliments autour de son berceau – des poètes évoqueront son passage dans le ville-décor comme un convoi de cygnes dans une pièce de Tchékov! – augurent bien du demi-siècle à venir, celui où nous allons arriver bientôt avec un dépôt de la Borde flambant neuf qui a ouvert 563 mètres de voies pour accueillir les 89 voitures de la compagnie.

Retour de Chicago

Ce qui passionne la génération du tramway est ce qu’on appelle d’un terme générique: le Progrès. C’est le temps des ingénieurs vaudois qui ne craignent pas d’exporter leur savoir à San-Francisco comme en Sicile. Et de voyager jusqu’à choisir leur modèle: le tramway électrique qui relie Florence à Fiesole. Discussion puis décision: à son retour de l’exposition de Chicago
l’ingénieur Palaz se voit confier l’ensemble des moyens et études réalisés jusqu’alors. Motivé par les promesses du projet il obtient en quelques mois l’aide du Conseil communal qui lui accorde quatre cent mille francs et celle d’un public large qui fait un succès – plus d’un million souscrit – aux actions de la société des tramways de Lausanne. Le lourd chantier permet bientôt la mise en circulation des premières voitures en rayonnement de l’usine de Couvaloup qui produit l’électricité. Entre fin août et septembre 1896, on ne cesse d’inaugurer les trajets: Tour de ville; Gare-Mousquines; Saint-François – Gare du Jura Simplon; Ecole de médecine – Chailly et même hors de la ville avec la liaison Mousquines – Lutry. Manque la ligne de la Pontaise, vraiment pentue avec plus de 11 % de déclivité, qui reçoit enfin l’autorisation des ingénieurs fédéraux fin septembre. Comme le soulignent les “docteurs en tramologie” (4) pour ces voitures vertes, de la ligne de la Pontaise – quatorze places assises et neuf places sur chacun des deux plateformes – la sécurité est renforcée par un frein de sûreté avec deux sabots dont les griffes d’acier peuvent de planter dans deux longrines (5) en chêne posées le long du rail.

Le projet accepté par les ingénieurs fédéraux évoque un défi technique bien maîtrisé!

Les années qui suivent sont marquées par une série d’événements extérieurs – dont la première guerre mondiale – qui se mettent en travers du développement du réseau. Les années vingt marquent la fin de la magie qui reliait la ville au tramway. Déjà les camions, puis les automobiles et les autobus occupent, de façon toujours plus dense, la chaussée. En 1933 c’est l’apogée du réseau de tramway lausannois avec soixante-six kilomètres de lignes exploitées, quatre-vingt-deux voitures, vingt-six remorques, trois fourgons automoteurs et quarante-six wagons destinés au transport du fret.

Voilà les premiers trolleybus

Pour la compagnie la mise en service des premiers autobus est déjà engagée à la fin des années vingt. Sans le lyrisme qui avait accompagné les premiers tramways mais avec un soutien populaire qui se renforce au fil des mises en service. A la Toussaint 1932 Lausanne, décidément ville pionnière, fait circuler les premiers trolleybus entre la gare CFF et Ouchy en passant par l’avenue de la Harpe.

Les années qui suivent marquent l’envolée de l’autobus et du trolleybus au détriment du tramway. Ce qui justifie, du côté de la direction des TL dans le vieil et confortable QG de Prélaz, la recherche d’une solution pour abriter ses véhicules. Comme le souligne un chroniqueur attentif (6) tout avait commencé en 1950 avec l’achat d’un terrain si en Bellevaux et l’attribution prioritaire aux tramways du premier dépôt mis en service en octobre 1951.

Les trente ans qui suivent sont marqués par la disparition continue des lignes de tramways «le six janvier 1964, sur la dernière voiture reliant La Rosiaz à Renens, est saluée à Saint-François par une foule émue, témoignage surprenant et tardif de l’affection du public lausannois pour ses vieux trams». (6)

Trente ans durant la circulation urbaine ne va cesser de gonfler avant de se figer comme une sauce refroidie. Notons au passage que la disparition des tramways n’a apporté aucune amélioration à ce que nos amis anglais appellent d’un mot original «Trafic jam» confiture de trafic.

La réponse pour les TL est à l’échelle du problème: créer un dépôt – halles, rez-de-chaussée et bâtiment de service – de près d’un hectare et demi construit – pour un budget de 31 millions et quatre-cent soixante-cinq mille francs. Un objet résolument moderne qui prend date dans le siècle: le 8 septembre 1982.

(1) Moyen de transport aérien de bennes chargées de béton. C’est la technique qui prévaudra pour la construction des barrages
(2) Son inauguration remonte à août 1896
(3) Du 16 septembre 1896
(4) L’expression de Jean-Pascal Delamuraz dit bien la passion qui anime les techniciens
(5) Pièce de construction horizontale reposant surs plusieurs points d’appui qui répartissent la charge
(6) «Quand les archets s’endorment», plaquette éditée par les TL à l’occasion de l’inauguration de La Borde 2

 

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