Cette année-là… 1905 – Dans l’hiver glacial, un enfant attaché avec les bêtes


On est à l’autre bout de la Belle Epoque, exactement à Villars-Burquin loin dans le district de Grandson (1) quelque part dans ce paysage de moyenne montagne avec des bêtes à l’étable, une belle poignée de familles qui occupent et font fructifier le décor. Et s’il le faut, c’est courant dans ces villages, un enfant épileptique attaché avec les bêtes.

PAR ROBERT CURTAT

 

– Au moins ils ont chaud! répliquent les paysans.

Pasteur longuement formé aux enseignements de l’écriture sainte à l’Académie de Lausanne, Charles Subilia doit accompagner la longue agonie d’un de ces enfants si longtemps mêlé au bétail. Il prend la mesure du scandale, s’insurge… Il faut faire quelque chose! Et il ne se contente pas de dire. Il engage ses forces, ses amis, ses confrères. Il est au cœur du bureau que l’Eglise nationale vaudoise a formé pour «rechercher les voies et moyens d’assurer la création d’un asile destiné aux malades ne pouvant être admis  dans les établissements actuels de bienfaisance et spécialement aux épileptiques».

Des poches de détresse sociale

Devant la conférence des pasteurs de l’Eglise nationale vaudoise réunie en octobre 1905, il souligne les faiblesses de l’assistance publique qui relève, le plus souvent, des communes, convainc ses confrères d’agir pour mettre fin à de tels traitements imposés à des êtres qui sont des enfants avant d’être des malades. Engagé à fond dans ce qui deviendra l’aventure de Lavigny qui va l’occuper de de 1905 à 1935, il bouscule, convainc, obtient. Le 23 septembre 1906 à l’hôtel de ville de Lausanne, nait la société en faveur des épileptiques qui s’annonce clairement comme le soutien aux épileptiques mais aussi aux malades indigents qui ne trouvent pas les soins nécessaires dans d’autres établissements de bienfaisance.

Charles Subilia et ses amis ont placé la barre très haut dans une société qui, apparemment, ne vit pas trop mal, partage, mieux que d’autres, le profit du travail avec les travailleurs, invente, exporte. Pourtant sous l’apparence demeure, et pas seulement dans les campagnes, de véritables poches de détresse sociale. A l’orée du XXe siècle une enquête établit qu’un foyer lausannois sur six est alimenté en eau non potable, voire dangereuse. Il faut plus que du courage, du talent pour que l’équipe qui entoure Charles Subilia parvienne à sensibiliser le public sur le traitement indigne réservé aux enfants épileptiques.

Fervent défenseur du projet, le Dr Machon, multiplie les conférences dans les villes et villages et obtient même des municipalités qu’elles organisent des collectes à domicile. De fait toute l’équipe est engagée pour parvenir à réunir les 134500 francs que va coûter l’acquisition du domaine des Dalphines à l’est du village de Lavigny. Le 30 septembre 1907, un an après la constitution de la société, un bâtiment tout neuf accueille seize personnes, femmes et jeunes enfants. Autant de vies arrachées à l’étable. Quelques mois encore et le rapport médical de 1908 établit la présence de vingt-trois résidents atteint de diverses formes d’épilepsie mais aussi de faiblesses d’esprit ou de tumeurs cérébrales.

Un formidable combat

Cette histoire n’est pas seulement une belle histoire. C’est aussi le récit d’un formidable combat engagé dans une société qui n’avait pas encore fait la différence entre charité privée et santé publique. Un pas que Lavigny entre autres va aider l’Etat à franchir. Dès le rapport 1908 on apprend que l’Etat accorde une pension de 2 francs par jour à un certain nombre de malades placés par ses soins. En fait Charles Subilia et ses amis ont posé dès l’origine un certain partage des tâches: aux comités spécialisés le soin de réunir les sommes nécessaires pour construire et gérer les domaines. A la société, et sous certaines conditions, la charge d’entretien des malades.

Dans ce schéma où la construction de maisons d’accueil s’appuie essentiellement sur la charité publique, Charles Subilia et son équipe sollicitent leurs contemporains avec succès. Comme le rappelle sa petite fille Françoise Subilia la vie de son grand-père était réglée en fonction d’un impératif: le train de 14 heures qui le conduisait à la rencontre de ses généreux donateurs à travers la Suisse romande. «Il avait l’art de récolter les fonds», nous confiait-elle. (2)

Venant bien au-delà des limites du canton, les demandes continuent d’affluer. Pour répondre à ces besoins la société en faveur des épileptiques décide en 1912 la construction d’un deuxième bâtiment de cinquante places qui sera inauguré en octobre 1913. La tourmente qui va s’abattre sur l’Europe pèse évidement sur Lavigny par une diminution du nombre des sociétaires, requis aux frontières. D’autres avatars surgissent, particulièrement la perte de huit membres du personnel enlevés par la grippe espagnole. A ce long orage de 1914-18 suit une période plus favorable qui se traduit directement par un chiffre: en 1921 l’institution compte dix mille membres. Et un nouveau projet, massif. La construction d’un troisième bâtiment. Ce sera le terme de la première étape portée à bout de bras par Charles Subilia et ses amis. Ses champions d’hier et de toujours.

D’autres suivront. Aujourd’hui l’institution compte dix établissements établis entre Morges, Lavigny et Lausanne. Et l’équivalent de 600 emplois à plein temps. Tout cela parce que, loin dans le siècle en allé, un pasteur n’as pas accepté la violence faite aux enfants malades de l’épilepsie.

(1) Relié aujourd’hui au district du Nord-vaudois.

(2) Bulletin interne d’information – mars 2006.

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