Cher Peter Rothenbühler,


Chaque semaine dans le journal dominical que vous dirigeâtes en son temps, vous vous adressez non sans condescendance à une personne en lui donnant du «cher».

PAR CHRISTIAN CAMPICHE

Vous vous permettez de lui attribuer des bons ou des mauvais points, selon la sympathie ou l’antipathie qu’elle vous inspire. Disons plutôt que votre état d’âme s’adapte à la tendance marketing du moment, un domaine où vous excellâtes. C’est ainsi que dans votre dernière chronique, vous tressez des louanges au PDG d’une chaîne végétarienne qui crée la polémique à Lausanne en s’installant à l’endroit de feu le buffet de la gare.

Vous vous pâmez devant le concept gastronomique de ce futur restaurant. C’est votre droit le plus strict et vous n’avez probablement même pas mauvais goût. Malheureusement le problème est ailleurs. Il se situe dans une usurpation dont font les frais à la fois l’âme poétique et la fibre sociale. Lors de sa fermeture, assurance fut donnée publiquement que le buffet garderait sa vocation originelle. Un lieu de restauration ouvert à toutes les papilles et à toutes les bourses. Or ce rendez-vous de convivialité populaire dans le sens noble du terme ne ressuscitera pas.

Cher Peter Rothenbühler, vous coulez votre retraite dans la Vallée de Joux, une bien belle région. Le jour où votre bistroquet de prédilection disparaîtra sous les coups de boutoir d’un promoteur, je ne sais pas si vous oserez taxer ses adeptes de « conservateurs », le qualificatif dont vous affublez les nostalgiques du buffet. Difficile de croire que ces Genevois et Zurichois de passage, banquiers et chômeurs, notables et artistes, étudiants et politiciens qui le peuplèrent à toute heure de la semaine ne furent que des accros à la mauvaise saucisse et des avinés. Jeunes et vieux, riches et pauvres s’y côtoyaient au contraire dans la discrétion et le respect mutuel, qui derrière un café crème, qui plongé dans son journal préféré. Etrange harmonie entretenue par un personnel fidèle et chaleureux, sensible à la détresse humaine. Je n’ose penser que ces vertus vous laissent de marbre.

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5 Responses to “Cher Peter Rothenbühler,”

  1. Bernard Walter 31 octobre 2016 at 23:08 #

    Superbe article, combiné d’une très fine observation sociale et d’une critique d’un personnage fortement médiatisé. Les choses sont exprimées avec beaucoup de netteté, et en même temps courtoisie et modération ce qui ne donne que plus de force au propos.
    Quel dommage qu’un lieu dont tu exprimes si bien la poésie et le génie, Christian, soit démantelé, pour faire quoi ? du moderne ? du propret ? et quoi encore ? Et puis du végétarien dans une gare, quelle absurdité ! Un restaurant végétarien, c’est un lieu pour une population très particulière (dont je partage d’ailleurs grandement la démarche) qui n’a rien à voir avec le grand mélange des genres que l’on trouve dans une gare.
    Quant à l’élément personnel de l’article, il rencontre un double élément de psychologie quasi incontournable chez les gens célèbres. D’une part, l’aura de “star” fait croire à celui qui en bénéficie qu’il est un personnage très important de la société, et que quoi qu’il pense, sa parole fait autorité. Stefan Zweig le dit dans un excellent passage du « Monde d’hier » (Die Welt von gestern ) sur les dangers et ravages de la notoriété : « Un titre, une position sociale, une décoration produisent chez ceux qui les détiennent une excessive conscience de soi les égarant dans la certitude qu’ils auraient une importance particulière dans la société, dans l’Etat et pour leur époque. »
    D’autre part, pour préserver son statut de privilégié, la personne doit faire allégeance au système. Peter Rothenbühler n’échappe pas à la règle, il se laisse prendre au piège. Comme le chien de la fable de La Fontaine: “A son maître complaire, moyennant quoi votre salaire sera force relief de toutes les façons” (La Fontaine: Le Loup et le Chien).

  2. Pierre-Henri Heizmann 1 novembre 2016 at 00:03 #

    Quel élégance dans votre propos Christian!
    Et bien quand à moi je ne le serai point!
    Assez de ce rottweiler bêlant se gavant de sucreries condescendantes, mais n’est-ce pas le prix à payer pour continuer à être vu et entendu sur la RTS, M Rothenbühler?!?

  3. Bernard Walter 1 novembre 2016 at 07:10 #

    …et puis cette transformation de buffet de gare va bien dans la logique d’exclusion du temps: Chassez ce marginal qu’on ne saurait voir en ce lieu, interdisez la rue à ce mendiant, noyez ces noirs et ces arabes qui viennent manger notre pain… faites taire les voix dissidentes, traquez et calomniez les lanceurs d’alertes et que sur nos ondes ne restent plus que les Darius et ce qui leur ressemble…

  4. Yasmine Motarjemi 1 novembre 2016 at 10:25 #

    Une belle surprise ce matin quand j’ai ouvert l’ordinateur et j’ai vu l’article de Christian. Christian écrit superbement ce que nous avons dans le cœur.

    Il y a ceux qui font des « small talk », caressent dans le sens du poil les figures publiques et promeuvent l’élitisme. Puis, il y a des personnes comme « Christian » qui osent avec élégance le « hard talk » et défie ceux qui se soumettent inconditionnellement au pouvoir économique même au détriment de la raison, nos traditions, et notre identité.

    Ce sont des personnes comme « Christian » qui font avancer nos réflexions et notre société.

  5. christiane betschen 1 novembre 2016 at 11:23 #

    Cher Christian,
    Tout d’abord, te dire que j’aurais bien voulu mettre mon “j’aime” à la suite des autres, mais j’ai depuis longtemps essayé en vain de capter ce petit signe !
    Que je te dise ensuite que je rejoins entièrement tout ce que tu exprimes au sujet de feu le Buffet ! Lors de trajets en train de ou vers la Vallée, je m’arrêtais toujours avec plaisir au Buffet. Quelle que soit l’heure, on ressentait dès l’entrée une chaleur conviviale émanant certainement de ce bienheureux mélange de gens qui se côtoyaient là, tant d’habitués aux poches plus ou moins dégarnies que de personnages style “homme d’affaires pressé” entre deux rendez-vous. Et puis le personnel était à l’unisson, toujours empressé, même si l’on arrivait à dix à presque onze heures du soir et qu’on commande chacun quelque chose de différent, de l’assiette de viande froide au ragoût d’agneau !
    Les regrets, c’est bien, mais ne pourrait-on pas faire quelque chose de concret pendant qu’il en est encore temps (un contrat, ça se rompt), par ex. lancer une pétition ? ou une intervention sur le plan politique (le PLR pourrait être mobilisé, dont les portraits des grands chefs figuraient en bonne place dans l’un des petits salons) ?

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