Les lectures de la Méduse – Robert Moulin, la vie d’un intellectuel-soldat vaudois engagé, patriarche d’une dynastie de musiciens


Une somme. La biographie de Robert Moulin, intellectuel-soldat vaudois décédé en 1942 à l’âge de 51 ans, impressionne par sa densité.

PAR CHRISTIAN CAMPICHE

De la lecture de l’ouvrage écrit par l’historien et journaliste Jean-Philippe Chenaux, on ressort plein d’admiration pour le travail accompli. Une oeuvre de bénédictin. Comme le relève Jean-Jacques Langendorf dans la préface: “Archives diverses dont celles de la police et de la justice, consultation de tracts, de brochures, d’obscurs follicules, de bulletins politiques, de procès-verbaux, allant de l’extrême-droite à l’extrême-gauche, ronéotypés ou imprimés. Débusquer à la trace toute cette documentation a exigé de sa (l’auteur) part un considérable effort physique, sans parler du sacrifice matériel, pour se transporter d’une bibliothèque, d’un fonds d’achives de Suisse à un autre, ou pour consulter des fonds à l’étranger.”

Chenaux a tenu d’abord a sortir de l’oubli une personnalité qui a façonné à sa manière le temps troublé de l’avant-guerre en Suisse romande. Une époque marquée par des conflits idéologiques parfois porteurs de danger mortel pour la démocratie. Des enjeux dramatiques source de création littéraire remarquable. On peut aimer on ne pas aimer les idées de Robert Moulin, un personnage qui incarna à sa manière la droite fédéraliste et corporatiste, en pétard avec le bolchevisme et l’étatisme centralisateur. On peut aduler ou détester Léon Nicole, leader genevois de la gauche antimilitariste. Mais il faut reconnaître à ces tribuns que tout oppose un panache dans l’argumentation et la polémique, qualités ou attitudes qui font singulièrement défaut aujourd’hui. Dans les années 1930, on s’invective sans prendre de gants. On dépose plainte pour diffamation et l’on mandate des avocats à tout va. Mais on y va. 80 ans plus tard, on mesure à l’intensité de ces joutes la pauvreté des débats de société actuels, alors que les problèmes n’ont pas diminué, bien au contraire. Il est vrai que la presse suisse compte nombre de titres en moins, victimes plus ou moins consentantes d’un processus meurtrier de concentration.

La description de l’homme dans son temps compte autant dans cette biographie que les opinions politiques et l’engagement marqué de Robert Moulin au sein de la Ligue vaudoise. Moulin est l’homme de toutes les situations, le joker qui jaillit de sa salle d’enseignement – il est professeur d’histoire – quand il s’agit de démêler l’intérêt public de l’intrigue partisane. Billettiste et chroniqueur talentueux, pourfendeur du pangermanisme, Moulin s’illustre parmi les critiques les plus virulents du ronron bernois. Il milite en faveur de la dépolitisation des CFF, contre l’initiative de crise, le retour à la neutralité intégrale de la Suisse suite à l’échec de la SDN. Sa plume acérée et sa gouaille restent mâtinées de respect envers ses adversaires.

Une vie relativement brève mais bien remplie. D’autant que Robert Moulin mènera parallèlement une fulgurante carrière militaire. Sa nomination à la tête du Régiment vaudois lui confère une notoriété nationale qu’il utilisera à bon escient: c’est à ses efforts de « lobbyiste » à Berne que l’on doit la création des caisses de compensation militaires destinées à combler les fins de mois des mobilisés. Pour y parvenir, il n’hésite pas à s’attirer des inimitiés dans les milieux patronaux.

Curieux incorrigible, Jean-Philippe Chenaux ne manque pas de s’attarder sur la vocation culturelle de son personnage. Robert Moulin n’est pas seulement le meilleur ami du peintre Henry Meylan qui l’a croqué dans de fines esquisses. Ce patriarche a su transmettre à ses descendants son goût pour les arts. Et ce n’est pas le moindre mérite de l’auteur que de retracer les parcours de ses enfants et petits-enfants, à commencer par celui de son fils Jean-Pierre Moulin, auteur-compositeur et journaliste établi à Paris, et de ses filles, Béatrice, musicienne complice de Brassens et Ricet Barrier, et Antoinette, la mère du chanteur Pascal Auberson.

Un autre vertu de Jean-Philippe Chenaux est de remettre à l’honneur l’exercice biographique, délaissé en Suisse romande, comme le fait remarquer Langendorf. On ne lui demandera pas pour autant de se lancer dans une grande biographie de Ramuz, Auberjonois ou Ansermet. L’achèvement d’une encyclopédie de la presse romande, autre projet monumental dont on attend la publication avec impatience, suffit pour l’instant largement à son bonheur.

Robert Moulin et son temps (1891-1942), par Jean-Philippe Chenaux, Infolio éditions, 2016, 900 pages.

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