Lettre de Lima à un ami lecteur – Des manifestations réprimées de Lima à Cusco, une société sous le choc


C’est un de ces jours de soleil. Parce que l’été a finalement forcé – un peu – le passage et envoyé l’automne et ses nuages aller se faire voir ailleurs.

C’est un de ces jours comme tant d’autres, finalement, lorsque ce même soleil s’amuse à redonner des couleurs aux couleurs, à dessiner des sourires sur les visages.

Tu t’installes à la terrasse d’un bistrot, sur une avenue passante, qui te donne comme l’impression d’assister à un défilé de mode. Ou à un théâtre, autrement dit à une scène de vie. Qui ressemble fort à un concentré de ce que l’existence te donne d’observer. Les gens dans leurs réconfortantes diversités.

C’est un de ces jours qui te rend attentif à tout et à rien. Plus qu’à l’accoutumée, je veux dire. Peut-être parce que les gens t’invitent à partager leurs passages en trombe dans ta vie, sur le trottoir qui borde ma terrasse et qui les mène là où leurs pas les conduisent, au boulot, dans des flâneries sans but. Va savoir!

J’ai laissé sur ma table de bistrot, à côté de mon café du matin, les deux ou trois journaux du jour, histoire d’accompagner ce qui entoure mon regard. Et jusqu’à cet enfant qui n’avait pas assez de ses deux yeux pour découvrir le monde. Et pas vraiment non plus assez de ses deux jambes flageolantes pour assurer sa démarche.

Il sera bien temps, pour lui, d’apprendre à lire pour découvrir dans nos médias ce dont l’homme est capable lorsqu’il se charge de mettre en cendres ce qui est beau. Ou ce qui pourrait l’être tellement plus sans la connerie de ces mêmes hommes. Lorsqu’ils s’y mettent. Même qu’il en est dont il n’est nul besoin de les pousser pour les rendre plus c… encore.

Tiens! Là, j’ai sous la main un quotidien qui cite une étude récente en lien avec la corruption en Amérique latine, « Le baromètre latino-américain », que présente une de ses auteures, Martha Lagostras. La corruption, dit-elle en substance, est tellement ancrée que plus personne ne s’en offusque.

Ceci expliquant cela: l’étude relève que 135% des Péruviens pensent qu’on peut soudoyer un policier pour éviter une détention; 31% estiment qu’il est possible de faire la même chose avec un juge et 36% avec un fonctionnaire…

Tu t’attends sans doute à ce que j’ajoute un commentaire à cela. Il n’en sera rien. C’est déjà assez explicite. Surtout qu’à ce fléau s’ajoute le pataquès politique qui va laisser des traces, après la décision, enfin, après le “deal” entre le président Kaczynski, certains de ses proches et les fujimoristes, à savoir « ton poste de président contre la grâce de papa Fujimori ».

Les démissions en cascades, les manifestations se multiplient, sévèrement, démesurément  réprimées, les étudiants dans la rue, de Lima à Cusco, dans le pays partout, les familles victimes de Fujimori… qui crient à « l’assassinat de la parole donnée… Pour un salaud qui a assassiné ses enfants et volé le pays ». En bon dictateur.

Et dire qu’il n’a même pas été jugé pour l’ensemble de ses méfaits. Dont celui, que nos médias ne mentionnent pas, non des moindres pourtant, la stérilisation forcée de plus de 330000 femmes paysannes, pauvres d’entre les pauvres, opérées à leur insu sous son régime. Un eugénisme impuni. Dit en passant, les promesses des présidents qui suivirent demeurent à ce jour encore voeu pieux. Quant à la justice, comme pour d’autres choses, elle n’est pas passée par là…

Bref, une société sous le choc. Mais surtout, surtout, une crédibilité du pouvoir déjà bien entamée pour des histoires de gros sous, aujourd’hui réduite à zéro avec ce nouveau scandale. Un sacré coup à une démocratie bien malade.

Arrivé au pouvoir grâce à l’appui de la gauche, forte de ses 20% au premier tour, histoire de faire barrage à l’arrivée de la fille de Fujimori au pouvoir – on connaît ça aussi en France, n’est-ce pas? – , Kuczynski est aujourd’hui devenu l’otage du fujimorisme qui détient désormais tous les pouvoirs.

Tout cela n’enlève pas le sourire aux gens qui défilent devant moi, sur ma terrasse. Certains plus pressés que d’autres. Et puis les éclats de rires de jeunes collégiens en vacances. Un jour eux aussi s’indigneront. Et grossiront les rangs de la colère.

Tiens, en parlant de manif. À quelque 200 mètres, aux abords d’un bâtiment d’Etat, une cinquantaine de personnes, des femmes en particulier, apportent un indéfectible soutien à la populiste Keiko, à coups de slogans du genre « Keiko le peuple est avec toi ».

Les pauvres! Elles s’accrochent à n’importe quel espoir. Elles ne savent pas encore que la bouée vers  laquelle vont leurs rêves est aussi trouée que toutes les autres auxquelles elles s’étaient jusqu’alors raccrochées, au fil des présidents, des illusions. Des désillusions, surtout.

Pierre Rottet

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