L’astragale de la baleine de Nicolas Jéquier, un livre qui suscitera la polémique


Nous vivons à une époque où tout un chacun se croit obligé d’écrire et de publier le récit de sa vie. Le plus souvent, ces mémoires ne s’adressent qu’à la famille du narrateur ou de la narratrice et à ses amis, entreprise qui n’est par ailleurs nullement méprisable. Certains présentent en revanche un intérêt plus général. C’est manifestement le cas pour ce livre de Nicolas Jéquier. La lecture en est instructive, plaisante … et souvent irritante, on verra pourquoi.

L’auteur accorde une large place à ses souvenirs d’enfance. Il aurait pu élaguer car certains sont purement anecdotiques. Il réussit cependant fort bien à «rendre» le milieu de la bonne bourgeoisie protestante du quartier plutôt huppé de Vennes, à Lausanne, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. On possède une villa, une voiture, on dispose de personnel de maison, d’un jardinier, on fait de l’équitation. Une particularité : la mère de l’auteur est britannique, si bien qu’on parle anglais à la maison et que l’on entretient des liens familiaux avec des personnages qui ont servi the British Empire. Nicolas Jéquier en profite pour se livrer à d’intéressantes digressions, par exemple sur la colonisation de l’Australie et le génocide des indigènes. Son récit donne aussi un aperçu de la vie quotidienne et des moeurs dans les années 1940-50, où une partie de nos lecteurs et lectrices se reconnaîtra : la charrette du laitier, l’habitude d’enlever systématiquement aux enfants les amygdales et les végétations («ce qui me resta surtout de cette mésaventure fut l’odeur atroce de l’éther»), la fréquentation du cinéma Colisée à La Sallaz, spécialisé dans la projection de péplums. Dans sa narration, l’auteur ne manque certes pas d’humour, un humour distancié assez britannique. Evoquant son passage au Collège Classique Cantonal, il rend hommage, en passant, à un professeur qui a marqué des volées entières d’écoliers, dont le soussigné : Pierre Ansermoz, qui développait une véritable passion pour les participes passés et nous a vraiment appris à rédiger correctement en français.

Puis Nicolas Jéquier fréquente la Faculté de Droit, devient officier d’artillerie, bref le parcours normal d’un jeune homme de son milieu. Il va ensuite travailler dans plusieurs organisations internationales, telle l’OCDE. Il publie divers ouvrages spécialisés, comme Appropriate Technology Directory ou encore Technology Choice and Employment Generation by Multinational Enterprises. Il porte sur certaines de ces organisations (ONU, FMI, etc.) et leurs dirigeants un jugement souvent sévère.

Là où les choses se gâtent, c’est lorsque l’auteur prononce des jugements politiques. On peut se demander s’il n’y a pas chez lui une certaine volonté de provoquer. Et cela va sans doute susciter la polémique. Sur le communisme, Nicolas Jéquier émet un avis totalement négatif. On serait tenté de dire qu’il le considère comme «intrinsèquement pervers» : cependant l’expression n’est pas de lui mais du pape Pie XII… C’est à bon escient, en revanche, qu’il rappelle une tragédie oubliée : le génocide par la faim commis dans les années 1930, en pleine ère stalinienne, au Kazakhstan (1,5 à 2 millions de morts sur 3,5 millions d’habitants), qui n’a rien à envier au Holodomor en Ukraine.

Nicolas Jéquier a une vision très idéalisée de l’Etat d’Israël, qui contraste avec celle, fort négative, des leaders palestiniens. Ce qui ne l’empêche pas d’écrire à propos d’un ancien coordinateur de l’ONU pour l’Afghanistan, auteur de fraudes, qui a été choisi par le secrétaire général, «malgré sa nationalité cypriote et ses origines arméniennes et très probablement juives, ce qui devait le prédestiner sans doute à quelques magouilles.» [passage mis en évidence par nous] Est-il encore permis aujourd’hui de tenir de tels propos ?

On pourra aussi être agacé par ses considérations sur la non-dangerosité de la radioactivité… La région interdite de Tchernobyl serait aujourd’hui une extraordinaire réserve naturelle grouillant d’animaux sauvages. Or au moment d’écrire ce compte rendu, nous avons sous les yeux un papier de l’organisation d’entraide Green Cross. On peut y lire : «Diana Tchepurko (10 ans) : la petite fille grandit dans la région de Tchernobyl en Ukraine, avec des effets dramatiques sur sa santé.» Cela étant dit, le récit des nombreuses missions accomplies par l’auteur en Afghanistan ou en ex-URSS ne manque pas d’intérêt.

Enfin l’on regrettera que le livre se termine en queue de poisson, sans la moindre conclusion. On l’a dit, il en agacera plus d’un, mais au moins il suscite le débat.

Pierre Jeanneret

Nicolas Jéquier, L’astragale de la baleine. Récit d’une vie de rencontres, de coïncidences et de réflexions, Lausanne, L’Age d’Homme, 2017, 324 p.

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