Ces mots qui font des histoires – Crétin des Alpes!


L’expression ne date pas d’hier ni d’avant-hier.

PAR OLIVIER DE GIULI

Car on la trouve dans  Juvénal (XIII, 162), qui vivait au début du IIe siècle: Quis tumidum guttur miratur in Alpibus ? (qui s’étonne d’un goître dans les Alpes ?)

Pour Bloch et Wartburg, crétin est un mot «emprunté du valaisan cretin (…) correspondant au français chrétien; il a été employé d’abord par commisération, puis est devenu péjoratif».

Crétin du Valais. « Terme originaire des régions alpines de Suisse romande (1660, à Vaud) où existait à l’état endémique un syndrome d’hypothyroïdie (crétinisme) parmi des populations carencées en iode. (…) Le mot est d’abord associé au Valais suisse [sic], comme en témoigne l’article crétins de l’Encyclopédie (1754), qui rapporte que les populations du Valais regardent les crétins comme des anges tutélaires des familles. (…) » (Dictionnaire historique de la langue française) – Bonsoir, bonne et charmante princesse, bonsoir, cher Crétin du Valais. (George Sand, lettre à la comtesse d’Agoult, à Côme, 2 janvier 1838)

 

… un professeur Kiel, dans le Holstein […] soutenait, dans un discours académique, que les crétins du Valais sont la race humaine à son état primitif, et que nous sommes cette race dégénérée.

Bridel, cité par L. Vulliemin, Le Doyen Bridel, 1855

 

En 1820, dans Essai statistique sur le Canton du Valais, Ph. Bridel, pasteur à Montreux, avait montré du doigt un village valaisan, Fully, particulièrement riche en “anges tutélaires des familles”. «Aucune portion de la Suisse, écrivait-il, ne prodigue autant de plantes rares au botaniste; c’est vraiment le jardin de Flore ! Mais si ce climat brûlant convient aux végétaux, il est très-nuisible à l’homme, et nulle part dans ce canton il n’y a autant de crétins que dans cette riante commune et dans ses voisines (1). »

Toutefois, tout vient à point à qui sait… Ainsi, le 15 octobre 1987, dans L’Hebdo, un magazine de Suisse romande, on pouvait lire cette troublante observation: «Le climat de Fully donne de beaux raisins, de nombreux psychiatres (presque tous les psychiatres valaisans sont originaires de Fully) et une vie politique incroyablement agitée

 

Le Genevois Toeppfer avait passé par Martigny, non loin de Fully. Déconcertante observation :

 

A Martigny, la jeunesse a toujours été ardente et développée. Cela paraît étrange au touriste, qui n’y aperçoit que des visages profondément pacifiques et beaucoup de crétins dont ce n’est pas l’ardeur qui est développée.

Rodolphe Töpffer, Voyages en zigzag…, 1842

(1) Par une étrange coïncidence, c’est par là, à Saxon-les-Bains, qu’en 1867 et 1868 Dostoievski, venu en joueur, travaillera à l’un de ses chefs-d’œuvre, L’Idiot.

Une École des crétins en Suisse alémanique ?

 

Nous entrons à l’école des crétins, fondée sur le premier gradin de l’Abendberg, à mille mètres d’altitude, par le docteur Guggenbühl, dans le même lieu où le célèbre forestier suisse Kastofer avait cherché à démontrer que la culture des différentes plantes est possible à cette hauteur. Le médecin philanthrope acheta en 1847 la colonie agricole de Kasthofer, et y installa une école où l’intelligence la plus haute, la persévérance la plus opiniâtre et le dévouement le plus absolu, s’allient pour développer cette faible lueur de raison qui se trouve encore chez les êtres les plus dégradés de notre espèce.

Cette école de cinquante crétins de dix à vingt ans constitue l’assemblée la plus hideuse et la plus repoussante qu’il soit possible de voir. On ne saurait imaginer une collection plus complète de laideurs physiques et morales, de faces niaises de visages abrutis, de types imbéciles, de physionomies idiotes. Notre entrée causa dans la salle une émotion stupide, qui se traduisit par des gestes singuliers, des frayeurs comiques ou des rires insensés. Quand le calme se fut un peu rétabli, le docteur Güggenbuhl nous fit remarquer ces faces étranges, qui tiennent moins de l’homme que de la bête, et qui, à mesure que l’intelligence s’abaisse, descendent par dégradations successives au type du chien, du porc, de la grenouille.      

« Chose étonnante ! nous disait l’excellent docteur, ces traits hideux, où ne respire qu’une animalité brutale, s’effacent peu à peu par l’éducation, et l’intelligence, en s’éveillant, jette sur ces faces d’animaux un reflet, une physionomie qui en modifie profondément le caractère. La grenouille s’élève graduellement jusqu’à la dignité de porc, et nous obtenons assez facilement ce premier résultat. Mais il est plus difficile de faire monter le porc au grade de chien, et entre les deux il y a un abîme.  Du chien à l’homme, il n’y a qu’un pas, ajouta-t-il avec une bonhomie malicieuse. (…)

J’ai remarqué que la langue française est celle que les crétins peuvent apprendre le plus facilement: par son caractère logique, elle a sans doute des rapports plus simples avec ces ébauches d’intelligence. (…)

Jacques Duvernez, Un Tour en Suisse, 1866

 

Consolation, si l’on peut dire, offerte par un “scientifique“, «il est bon de noter ici que Mind, le célèbre peintre des chats, avait l’aspect d’un crétin ou d’un dégénéré, ainsi que Socrate, Skoda, Ibsen, Tolstoï, Sardou, Dostoïevski, Magliabecchi, Darwin…» Signé Cesare Lombroso, spécialiste de la phrénologie, dans L’homme de génie (1896).

Sous la plume de Toepffer, on lit encore: «… la physionomie graphique de ces noms tracés, (…) vulgaires comme un parafe de courtaud ou empâtés comme un bonjour de crétin! » Et sous celle de la “Saviésanne“ Marguerite Burnat-Provins : «… Si la grenouille saute, si le lézard fuit, le crétin rit silencieusement. (Chant du verdier, 1906)

En 1942, dans L’Ecole contre la vie, Edmond Gilliard, le plus impertinent des pédagogues vaudois, nous offrait cette pertinente réflexion d’un bon sens qui ne vieillira jamais :

 

Il n’y a de jeunes voyous que parce qu’il y a de vieux crétins. Si les jeunes sont impertinents, c’est que les vieux sont inconvenants. Les jeunes manquent de respect parce que les vieux manquent de dignité. C’est parce que les vieux manquent d’autorité que les jeunes manquent de sécurité.

 

Pour Alfred Delvau (1867), [à Paris] le crétin c’est le «rival littéraire ou artistique, – dans l’argot des peintres et des gens de lettres. Ils disent aussi goîtreux.»

Curieusement,  «dans la langue de Saint-Cyr, [sous le second Empire] on appelait crétins, les piocheurs, ceux qui travaillaient pour s’instruire, et crétins potasseurs, les élèves qui occupaient les premiers rangs de la promotion.» (Titeux, Saint-Cyr, 1898)

Mine de rien, Crétin était aussi le vrai nom des écrivains Guillaume Crétin et Roger Vercel.

 

Crétiniser. Abrutir, écerveler. – … leurs générations s’en vont petit à petit, crétinisées, bossuées et bancalisées par la vertu. (Ch. Monselet, 1854) – Tout le monde joue en France, dit-il. Qu’est-ce que cela prouve? Une seule chose: c’est que la France se crétinise au milieu de cette frénésie de spéculation. (Boursicotiérisme, in Larchey, 1879)

«Mon plaisant dictionnaire», en manuscrit, par Olivier De Giuli.

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