Chronique catalane – Les intrigues politiques du parti socialiste catalan ou la perversion des chiffres


PAR FRANÇOIS GILABERT

Les catalans ont voté le week-end dernier dans un climat bien morose. La pandémie fait des ravages et la crise économique se fait fortement sentir. Par crainte de la contagion, des milliers de scrutateurs s’étaient désistés et jusqu’aux derniers jours, on doutait que le scrutin puisse avoir lieu.

Afin de réduire au maximum les risques de transmission du COVID-19, le conseil exécutif catalan avait pourtant souhaité le reporter au 30 mai 2021, et cela avec l’appui des partis politiques, sauf du Parti Socialiste Catalan : il avait le vent en poupe dans les sondages du CIS, organisme autonome proche du gouvernement de Madrid. Suite à plusieurs recours émanant de groupuscules anti-indépendantistes notoires proches du parti socialiste, le Tribunal Supérieur de Justice de Catalogne avait immédiatement suspendu le décret d’ajournement édicté par le vice-Président de la Généralité M. Pere Aragonès. Le Tribunal a tranché et soutenu, entre autres arguments, qu’en l’absence de Président à l’exécutif, il ne servait à rien de prolonger un gouvernement provisoire et que de toute manière la situation sanitaire n’allait pas varier jusqu’à la date prévue des élections (chiffres par ailleurs très préoccupants). Rappelons que le président avait été destitué suite à une plainte du parti Ciutadanos (droite espagnoliste) pour ne pas avoir retiré du balcon de la Généralité une banderole exigeant la libération des prisonniers politiques. De par sa subtile manœuvre, le parti socialiste remportait un premier succès sur ses adversaires, en tirant la corde de la justice, moyen actuellement très exploité par la démocratie espagnole: les élections autonomiques auront lieu le 14 février 2021, accompagnées de mesures drastiques de protection sanitaire. Les malades et ceux qui sont en quarantaine pourront voter en fin de journée et pourront être accueillis par des scrutateurs, dûment équipés pour la circonstance, la démocratie était aux soins intensifs.

Dans ce contexte, la campagne a démarré et les socialistes se lancèrent dans la bataille derrière leur leader populaire, le ministre de la santé du gouvernement de M. Sanchez, Salvador Illa, pourtant souvent critiqué pour sa gestion de la crise sanitaire, dont résultèrent de fortes tensions entre pouvoir central et régions autonomes. Vivement soutenu et épaulé par son Premier ministre, il avait démissionné de son poste pour se présenter aux élections catalanes, avec l’ambition de les gagner et de briguer la présidence. Il avait promis de l’emporter à jamais contre le mouvement indépendantiste catalan trop longtemps au pouvoir, comptant sur l’idée qu’il s’éteindrait dans la lassitude et ne causerait que crise économique et division sociale. Cette campagne censée sonner le glas de l’indépendantisme a eu un fort retentissement en Europe, s’invitant dans les grands journaux et médias audio-visuels de langue française, avec le support choisi d’un même politologue de l’université autonome de Barcelone.

Les résultats des élections ont montré une tout autre réalité. Tout d’abord, le chiffre record d’abstention: 46,4%. Le Parti Socialiste Catalan (PSC), gagne les élections en nombre de votes et remporte 33 sièges au parlement (17 sièges de plus qu’en 2017). Il est favorisé par l’électorat des grandes villes, dont Barcelone. L’ERC, parti de la gauche modérée indépendantiste d’Oriol Junqueras (en prison depuis plus de 3 ans), le suit de très près et obtient le même nombre de sièges: 33. L’autre grand parti indépendantiste de centre droit JUNTS (parti de l’ex-président exilé en Belgique Carles Puigdemont) obtient également un bon score et remporte 32 sièges au parlement. Le parti d’extrême gauche indépendantiste CUP obtient 9 sièges. Et le parti de Communs Podem (extrême-gauche partageant à Madrid le pouvoir avec le parti socialiste) remporte 8 sièges. La grande surprise vient du parti Ciutadanos (de droite unioniste) qui s’effondre et perd 30 sièges pour passer à 6 sièges. Le Partido Popular (droite unioniste) n’obtient que 3 sièges. Une surprise de taille est l’entrée en force au Parlement du parti Vox (parti d’extrême-droite espagnoliste) et qui obtient 11 sièges.

Que disent les chiffres?

Le parti socialiste relève la tête et devient le parti le plus voté. Sa croissance s’explique par la déconfiture du parti unioniste Ciutadanos, et tout indique que les 30 sièges que ce parti de droite a perdus viennent grossir les rangs du PSC et de l’extrême-droite Vox. L’électorat unioniste de droite (ciutadanos et PP) semble avoir sanctionné ces partis dont ils ont l’impression qu’ils ne les représentent plus. La majorité de droite unioniste se radicalise et passe entre les mains de VOX (11 sièges contre 9).

Les résultats de l’indépendantisme ne confirment aucunement les prévisions du parti socialiste ni de la droite espagnole. Au contraire, il se consolide et renforce sa majorité absolue non seulement en nombre de sièges (74) mais également en votes (51 %). L’ERC devient le parti indépendantiste le plus voté et se profile comme celui qui pourrait prendre le leadership de la politique souverainiste. Pere Aragonès, actuel vice-président de l’exécutif catalan s’est déclaré candidat à la présidence et a immédiatement revendiqué une amnistie pour les prisonniers politiques et la tenue d’un référendum d’autodétermination. M. Illa, candidat du PSC à la présidence, quant à lui, clame son triomphe, assurant à Pedro Sanchez sa loyauté et évoquant le début d’une nouvelle ère de conciliation et de dialogue entre l’Espagne et la Catalogne. Il devient également le parti qui réunit les espoirs des opposants à l’indépendance, prenant la place de Ciutadanos. Du coté du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez est satisfait du score de son parti en Catalogne car il renforce également son influence sur Podemos, son allié au gouvernement qui n’a obtenu que 6 sièges au parlement catalan.

Aucun parti en soi n’a la majorité absolue et les négociations autour des alliances vont bon train, mais il est clair que les chances du parti socialiste de prendre le pouvoir en Catalogne s’avèrent d’ores et déjà minimes, voire impossible. Les indépendantistes devront aplanir leurs divergences et s’efforcer de travailler à une certaine unité. Ils ont entre leurs mains une situation des plus favorables pour former un gouvernement et reprendre, en position de force, la table de dialogue avec le gouvernement espagnol. Mais y parviendront-ils ?

Mme Arancha Gonzalez Laya, ministre espagnole des affaires étrangères, invitée à l’émission de Forum de la RTS, a cependant livré sa propre analyse des résultats de ces élections: M. Illa a gagné ces élections et il est légitimé à former un gouvernement de centre-gauche, sous l’optique constitutionnaliste et non indépendantiste. C’est la victoire du message de « tourner la page, rassembler les catalans, instaurer le dialogue et faire face aux problèmes du quotidien ». Elle remet en question la majorité obtenue par les indépendantistes en votes et en sièges, et s’appuie sur un calcul qu’elle effectue sur la base de la forte abstention et qui signifierait que seulement 30% de l’électorat total des catalans ont voté pour l’indépendantisme.

Lendemains conflictuels en vue

Si la pandémie explique ces données, ainsi le refus des socialistes d’ajourner la date des élections prend tout son sens car il permet de minimiser la victoire de l’indépendantisme. Mme Gonzalez Laya a terminé son intervention à la RTS en déclarant qu’un référendum d’auto-détermination n’est pas concevable, parce qu’il n’est pas constitutionnel. Ainsi l’organiser de manière unilatérale est à ses yeux anti-démocratique.

Cette attitude inflexible laisse présager des lendemains bien conflictuels, car comment la minorité catalane en Espagne saura faire entendre sa voix, si le gouvernement de M. Sanchez refuse le dialogue, ne fait aucune concession et ne considère pas à leur juste valeur les résultats électoraux? La répression n’est sans doute pas non plus la meilleure réponse attendue d’un Etat de droit.

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