Baroudeuse de la justice sociale


Journaliste spécialisée dans l’humanitaire, Carole Vann (photo ©Aurélien Bergot) est née à Phnom Penh en 1958. Le portrait que nous publions dans nos colonnes figure parmi beaucoup d’autres – ceux de protagonistes de l’économie, de l’humanitaire, du sport ou de la culture – dans l’ouvrage du communicant et romancier Zahi Haddad126 battements de cœur pour la Genève internationale” (Editions Slatkine). Soit autant de parcours et de vies d’acteurs engagés au service de leur communauté. Un très beau livre qui se veut aussi “un hommage au multilatéralisme et à la société civile genevoise à l’heure de fêter le 100e anniversaire de la première réunion à Genève de la Société des Nations”. Réd.

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« Je me sens comme un pont, une courroie de transmission entre deux réalités qu’il faut bien connecter. » Sereine, Carole Vann semble vivre pleinement ces deux mondes dans lesquels elle évolue. Comme d’un paradoxe à un autre. De Genève et ses banques, son statut international si précieux, au Cambodge et sa nature sauvage, la lèpre qui frappe les plus démunis. 

« Mon travail à CIOMAL m’emmène dans les lieux les plus reculés du Cambodge, dans un monde pétri de surnaturel et de superstitions. » Un environnement que Carole connaît bien, elle qui a vécu sur sa terre natale jusqu’à ses quatorze ans. « Enfant, j’étais libre dans cet univers ; je jouais avec les enfants des rues, sur les toits, dans les arbres. J’étais proche de la nature et des éléments, de leur beauté et de leur puissance. » De là à faire de Carole une jeune femme « entière et instinctive », il n’y a qu’un pas.

Aux portes de l’adolescence, pourtant, Carole connaît son « plus grand déchirement ». Peu avant l’arrivée des Khmers rouges, la famille Vann fuit la guerre. Direction Morat : « Une ville touristique, bien aménagée », à mille lieues des pierres et des vestiges séculaires d’Angkor, où Carole passait ses vacances. En Suisse, terre natale de sa mère, Carole suit sa scolarité. Toujours rebelle, un brin « contestataire ». Elle trouve néanmoins son compte auprès de ses camarades de classe portés par le vent et les revendications de « Mai 68 ». À l’université, pour se sentir encore plus proche d’amis algériens, Carole étudie l’arabe et l’histoire des religions, puis se perfectionne à Alexandrie. « Je voulais m’ouvrir au monde car je pensais ne plus jamais pouvoir retourner au Cambodge. »

D’ailleurs, Carole rejoint le CICR, à Gaza, pendant deux ans, puis Terre des Hommes, à Saïda, au Liban. En pleine guerre. Carole développe des crèches, des centres d’accueil ou d’alphabétisation pour les réfugiés, les enfants, les personnes en situation de handicap. Quatre ans plus tard, elle rentre à Genève : « J’étais complètement déphasée, mais je voulais être journaliste » pour dire le monde. Carole se lance alors dans le photo-journalisme, publie intensivement, notamment au Nouveau Quotidien, puis rejoint l’aventure InfoSud, plateforme média qui servit de pont entre la Suisse et les pays dits du Sud. Pour son plus grand bonheur, l’Asie du Sud-Est revient dans sa vie : Vietnam, Laos et… Cambodge, où elle coordonne et forme un réseau de journalistes.

Dès 2015, Carole se rapproche encore plus de ses terres. Elle y gère le programme Cambodge à la Fondation CIOMAL qui assiste les anciens malades de la lèpre, souvent victimes de discrimination dans leur réhabilitation médicale et socioéconomique. Recherche de fonds, octroi de bourses pour des projets économiques, lutte contre la stigmatisation, Carole est partout : « C’est la richesse de ce programme qui a une approche globale. » La détection précoce des handicaps que peut provoquer cette maladie est également au programme de Carole. Un point fondamental pour que les personnes ayant été touchées par la lèpre soient considérées comme en situation de handicap et donc protégées de toute discrimination lorsqu’il s’agit, par exemple, d’avoir accès à des soins ou à un logement. Un droit fondamental inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme et dans la Convention des Nations unies relative aux droits des personnes handicapées.

D’ailleurs l’ONU, auprès de laquelle CIOMAL fait du lobbying, a adopté en 2010 une résolution spéciale demandant l’élimination des discriminations contre les personnes atteintes de la lèpre : « Il faut absolument changer les regards et les mots à l’égard de ces personnes ! » Un besoin de justice qui la mène dans les lieux où personne ne veut aller. Comme une aventurière, un peu à la manière d’une Isabelle Eberhardt.

Zahi Haddad

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