Histoire de pénurie


PAR PHILIPPE DE ROUGEMONT

Nous allons vers un « blackout » électrique en hiver dès 2025, nous annonce le Conseil fédéral. Cette nouvelle risque de retarder la sortie effective du nucléaire, pour l’instant décidée mais sans calendrier. Que faut-il en penser?

Il n’y a rien d’étonnant que le Conseil fédéral mette le pays en garde contre les pénuries à venir, c’est son rôle de prévoir. Par contre, on attend de la part des médias qu’ils expliquent le contexte. L’ont-ils fait ? Sans ces éléments, que nous fournissons ici, l’avertissement de pénurie pousse une bonne partie de l’opinion à accepter de faire durer le nucléaire, même avec des réacteurs vétustes datant des années 1960 et 1970. Mis à part la RTS et Le Temps, les médias n’ont pas fait leur travail critique.

Un plan initial ambitieux

Il y a 10 ans, après Fukushima, le Conseil fédéral décidait que la Suisse n’autoriserait plus de nouveau réacteur nucléaire, il transmettait ensuite au Parlement un plan d’action renouvelable + consommation raisonnée pour sortir du nucléaire en 2034. Cette « Stratégie énergétique » initiale comprenait un calendrier de fermeture de chaque réacteur précis, annoncé bien à l’avance, pour que les mesures d’économies et de développement des formidables gisements renouvelables soient déployés en un temps utile. Mais rien ne s’est déroulé comme prévu.

Sabotage au Parlement

La majorité parlementaire à détricoté la « Stratégie énergétique ». Évacué le calendrier de fermeture et le plan de remplacement progressif du nucléaire par les renouvelables ! En enlevant tout échéancier de fermeture du nucléaire, le Parlement a aussi ôté le besoin de programmer la relève renouvelable et l’encouragement aux économies d’énergie. À comparer avec l’Allemagne, qui a programmé dès 2002 la fermeture progressive des centrales pour 2022, un calendrier qui est maintenu et qui voit ce pays devenir le champion des renouvelables, doté aussi d’un plan de sortie du charbon.

Dix ans de perdus

Une décennie plus tard, la menace de blackout résonne logiquement et l’opinion antinucléaire vacille. Les mêmes forces conservatrices sont allées plus loin encore que le sabotage de la Stratégie énergétique initiale, ses parlementaires ont aussi empêché un accord-cadre entre la Suisse et l’Europe, qui permettait des échanges d’électricité mutuellement indispensables pour éviter les pénuries. « Nous avons tardé à développer les renouvelables. » Voilà un aveu qui fait du bien à entendre. Il provient de madame Sommaruga, responsable de l’énergie au Conseil fédéral qui était interrogée au TJ du 19 octobre.

Sondage après l’annonce de pénurie

Un sondage fédéral pour le groupe 20Minutes a demandé à 9300 personnes comment la Suisse devrait répondre au risque de pénurie. La solution du gaz est à oublier, 3% des interrogé·e·s la préfèrent ; 23% aimeraient faire durer les centrales existantes ;29% souhaitent de nouvelles centrales, ce que la loi interdit. Enfin, 41% souhaitent renforcer le développement des renouvelables. Tant que les centrales nucléaires pourront être exploitées sans limite dans le temps (situation actuelle), elles constitueront un oreiller de paresse. Les dix prochaines années encore, la Suisse risque de rester en queue de peloton en matière de consommation et d’installations solaires et éoliennes. En attendant les élections fédérales de 2023, ce sera aux cantons et communes de dynamiser la transition énergétique!

L’auteur est journaliste environnemental, secrétaire général de « Sortir du Nucléaire » et conseiller municipal à Genève.

« Sortir du Nucléaire« 

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