Quand la Suisse n’était pas préparée à l’afflux massif de demandeurs d’asile


A l’heure où l’Europe affronte la vague massive des réfugiés ukrainiens, il n’est pas superflu de relire « L’Envers du décor – Petite contribution à l’histoire de l’asile en Suisse », livre paru en 2014. Son auteure, la sociologue Serèn Guttmann, fut la responsable à la Croix-rouge du Service d’accueil et d’assistance aux requérants d’asile de 1984 à 1988 à Fribourg. Etant donné qu’elle a subi le mobbing pour avoir tenté de freiner une dérive de gouvernance au sein de l’institution, il convient de la considérer comme une lanceuse d’alerte. Le passage que nous publions n’est autre que le prologue de l’ouvrage. Il en résume la trame et l’enjeu .

PAR SERÈN GUTTMANN

Ce livre revisite une période charnière pour l’Europe des années 1980 et l’arrivée de vagues de demandeurs d’asile.

Cet afflux et la provenance de ces candidats constituaient, alors, un phénomène inédit pour de nombreux pays européens. La Suisse n’était pas préparée à une telle situation tant par l’ampleur que par l’origine des nouveaux arrivants. 

L’accueil et l’assistance ont été délégués aux cantons dont les gouvernements mandatèrent des organisations non gouvernementales (ONG) pour les seconder.

J’ai vécu ces moments où il fallait tout inventer dans l’urgence et souvent dans l’opposition d’une partie de la population. 

Ce récit ne se borne pas à décrire le travail des services sociaux, il relate aussi quelques combats fratricides entre œuvres caritatives durant cette période d’urgence sociale. Les sommes considérables mises à disposition par l’Etat ont éveillé des appétits financiers, stimulé des ambitions aiguisant des luttes de pouvoir.

Ce témoignage est celui d’une protagoniste activement engagée sur le terrain comme responsable à la Croix-rouge du Service d’accueil et d’assistance aux requérants d’asile de 1984 à 1988 à Fribourg.

L’histoire des années vécues à ce poste est aussi celle du mobbing subi dans cette institution, à une époque où tous les coups étaient permis, tant de la part de soi-disant défenseurs du droit d’asile que de certains représentants d’ONG.

Au-delà du statut de mes agresseurs se révèle un aspect insoupçonné de la direction de la Croix-rouge d’alors : sa permissivité face à l’activisme de propagandistes du chauvinisme et du racisme. Le harcèlement moral dont j’ai été la cible mêlait, entre autres ingrédients, sexisme, xénophobie, antisémitisme.

Mes mobbeurs ont atteint leur but : mon licenciement. Mais ils doivent s’interroger sur leur responsabilité quant à ce qui s’est ensuite produit au sein de mon ancien Service. Refus de soins médicaux à une jeune mère, elle en est morte après d’atroces souffrances. Suicide d’un adolescent échappé d’un pays en guerre et venu seul chercher refuge. Laisser-faire de passages à tabac et autres agressions d’une extrême violence par des racketteurs en tout genre dans les foyers d’accueil des candidats à l’asile. Que mes harceleurs poursuivent leur questionnement sur l’utilisation non éclaircie de sommes considérables et les répercussions politiques de ces gaspillages dans les rangs des populistes.

Toutes ces dérives sont tues. Et quand l’institution en 2009, pour ses cent ans, passe commande à un journaliste du récit qui constituera l’histoire officielle de la Croix-rouge fribourgeoise, l’hagiographie qui en résulte s’écrit au prix d’un honteux travestissement des faits. Les pages concernant la question de l’asile sont une négation de tout le travail accompli sous ma responsabilité.

Mon témoignage a pour but de rétablir les faits tels qu’ils se sont déroulés. 

Un tel travail d’investigation et de démystification est d’autant plus ardu que l’organisation caritative dont il est question, veille par une habile publicité, largement diffusée dans les media, à ne jamais laisser écorner son image. L’histoire qu’elle raconte sur elle-même et qu’elle souhaite répandre autour d’elle ne serait agie que par de purs philanthropes. 

 Ce livre répond à une exigence de justice, un combat contre l’impunité. Il vise également à faire tomber les masques dont se pare le mensonge, être une illustration probante de cette remarque de Paul Ricoeur:

« Avec le témoignage, la problématique de la vérité coïncide avec celle de la véracité. Le passage par la question du mal et de l’injustifiable s’avère ici décisif : la conscience morale, c’est d’abord la protestation contre l’injustifiable.»

« L’Envers du décor – Petite contribution à l’histoire de l’asile en Suisse » par Serèn Guttmann, Editions Dits & Non-Dits, 439 pages, 2014.

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2 Responses to “Quand la Suisse n’était pas préparée à l’afflux massif de demandeurs d’asile”

  1. Yasmine Motarjemi 11 juillet 2022 at 08:10 #

    Je remercie Infomeduse de nous avoir rappelé ce livre qui documente l’histoire de la Croix-Rouge suisse et les dysfonctionnements/dérives qui peuvent survenir dans nos institutions humanitaires et leurs impacts. Le livre relate également le combat courageux d’une de ses directrices (l’auteur) dévouée à la cause humanitaire ainsi que les mécanismes du mobbing et ses conséquences pour les victimes. Ce livre est le résultat d’un travail minutieux, précis et bien documenté. Tant que justice n’est pas rendue, tant que des leçons pour corriger les dysfonctionnements ne sont pas tirées, le cas de la Croix-Rouge fribourgeoise reste d’actualité et doit nous interpeller.

  2. Yasmine Motarjemi 11 juillet 2022 at 10:51 #

    Malheureusement, l’histoire que raconte ce livre ne se termine pas avec la publication du livre.

    Ce qui s’est passé après sa publication, c.a.d comment il a été reçu, quelles leçons ont été tirées, comment les médias ont réagi – est aussi important que la première partie, qui est l’histoire elle-même. Ce qui s’est passé depuis 2014 est l’histoire de la façon dont la vérité est occultée, les alertes sont gérées, les dysfonctionnements sont couverts sans que des leçons ne soient tirées. En conséquence, les dérives se poursuivent.

    Au-delà de la question de la gestion des réfugiés, du mobbing et des injustices commises dans une organisation humanitaire, c’est le fonctionnement du système de conscience qui rend l’histoire de ce livre toujours pertinente. Ceci particulièrement dans le contexte actuel, où on s’intéresse aux sujets d’alerte et des lanceurs d’alerte. Elle nous apprend comment les lanceurs d’alertes sont calomniés, diffamés et leurs messages déformés, caricaturés, ou ignorés. Au nom de l’histoire, au nom de la vérité et/ou au nom du bien-être de la société, il est important de revenir sur cette histoire et de reconnaître les erreurs du passé.

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