L’édition «à compte d’auteur» prolifère mais elle entraîne le dédain de la critique, ce qui alimente un cercle vicieux au détriment du Livre suisse


La littérature est un monde bien opaque. Ils se comptent sur les doigts de la main, les protagonistes qui daignent lever le voile sur les mystères qui l’entourent. C’est pourquoi il faut remercier Bernard Antoine Rouffaer de s’être lancé dans la vaste et ambitieuse entreprise de «L’Action pour la Littérature et le Savoir romand», concrètement un ouvrage publié aux Editions A-Eurysthée en 2020, dans lequel cet éditeur basé à Jongny présente l’ambitieux projet culturel dont il est l’initiateur, un « panorama » littéraire romand. L’occasion de mettre enfin les points sur les i en matière d’us et coutumes littéraires, notamment la publication ‘à compte d’auteur’, « bien plus courante dans l’édition qu’on veut généralement en convenir ». Ci-dessous, un extrait du chapitre 3 , »Des lacunes dans la mise en valeur du patrimoine intellectuel romand ». Réd.

Dans un monde éditorial équilibré et rentable, c’est, évidemment, la voie de la publication « à compte d’éditeur » qui est la norme : la maison d’édition prend à sa charge les frais de production du texte mis à sa disposition par l’auteur. Lorsque l’éditeur doute des moyens de rentabiliser son investissement – car l’édition est, somme toute, une opération commerciale comme les autres – il propose souvent à l’écrivain ce que l’opinion regarde comme un contrat de seconde qualité, c’est-à-dire celui, « à compte d’auteur » où ce dernier avance l’argent et assume les risques financiers de l’entreprise.

L’histoire de l’activité éditoriale, depuis l’invention de l’imprimerie, montre une multitude d’exemples de financement réalisés par d’autres que par les « éditeurs ». La notion même d’éditeur, telle que nous la connaissons aujourd’hui, est récente : elle commence à apparaître au XVIIe siècle, aux Pays-Bas, se généralise au XIXe, puis, face à la puissance des nouveaux médias numériques, a entamé son déclin au XXIe. Mais laissons là cette question.

L’inconvénient du contrat « à compte d’auteur » est qu’il est mal considéré. Un livre, quelles que soient ses qualités littéraires, documentaires ou informatives, produit dans de telles conditions, se verra interdire, arbitrairement, beaucoup des facilités accordées aux livres « à compte d’éditeur ». Cette forme de publication est méprisée et minorée par la critique, dédaignée par le journalisme, écartée des prix littéraires, ce qui alimente un cercle vicieux.

Cet état de choses contribue un peu plus au pauvre état de l’édition romande. Bon nombre d’auteurs renoncent pratiquement à publier sur papier au vu de ces dysfonctionnements. Cette capitulation est une forme d’automutilation culturelle et intellectuelle. Il est du devoir des Autorités et des sponsors du monde de la Culture d’agir pour remédier à ce phénomène.

Je récapitule. La critique, quand elle existe encore, est fascinée par Paris. Ce sont les livres qui en viennent qui ont ses faveurs. Le livre suisse se vend mal. En Suisse, l’édition « à compte d’auteur » prolifère. Elle entraîne le dédain de la critique. Celui-ci se conjugue à la fascination pour ce qui provient de l’étranger. Le mépris dont souffre le Livre suisse de la part des médias et des journalistes nuit à sa commercialisation, laquelle décourage les libraires, les diffuseurs, puis les éditeurs, ce qui empêche la rentabilité de l’entreprise éditoriale, poussant à l’édition « à compte d’auteur », laquelle est méprisée et minorée par la critique, ce qui alimente un cercle vicieux.

Bernard Antoine Rouffaer

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