Montmartre, des rues trop raides pour le 3e âge


PAR YANN LE HOUELLEUR

Rien ne suscite une plus grande peur, à Paris, au sein d’une majorité silencieuse, que la tenue des Jeux olympiques. Avec quelle légèreté et quelle rage les autorités n’ont-elles pas entamé un processus de dénaturation d’une capitale dans laquelle tant d’anciens, mais aussi de plus jeunes, ne se reconnaissent plus !

Un peu partout, des rues jadis commerçantes, où des primeurs, des bouchers, des artisans perpétuaient leur savoir-faire millénaire, ne sont plus qu’une enfilade de restaurants, de bars, de fast food, de commerces de « sushi-shops », de « boutiques de déstockage » qui déplaisent aux riverains mais qui font le bonheur, éphémère, des visiteurs étrangers. Tel est l’aboutissement d’une étrange connivence entre la montée en force de cette caste devenue toute puissante, à savoir les bobos disposant d’un appréciable pouvoir d’achat, et du tourisme de masse.

Photo YLH

Beaucoup d’appartements sont devenus fantômes : des étrangers, des provinciaux ont fait main basse sur des appartements dont les occupants ont fui leur quartier car ils ne supportaient plus de le voir submergé par la foule, les agités de la nuit et par les touristes. Autrement dit, ces Parisiens étaient excédés par la dissolution de ce qui avait fait pendant si longtemps un esprit de quartier, et non point forcément de clocher. Peu à peu, des repères qui leur étaient chers ont disparu et des vitrines ostentatoires, conçues telles des salles de musées (une paire de chaussures ou une robe ou encore une petite culotte peut bénéficier d’une mise en scène assez démente) ont remplacé d’humbles boutiques qui avaient conservé les traces d’un passé jugé trop rigoureux et plus assez propice aux bénéfices.

MODIGLIANI, APOLLINAIRE ET… PICASSO    Ces transformations accélérées de la capitale, où seuls les grands monuments échappent (en partie) à la dictature d’une esthétique consumériste, ont défiguré des quartiers entiers. Entre autres Saint Germain-des-Prés, le Marais, les alentours des Halles, les Batignolles, la rue du Faubourg Saint-Denis et tant d’autres morceaux de ce puzzle si curieusement découpé (en arrondissements et en quartiers) qu’est Paris.

Combien de fois, tout en dessinant, n’ai-je pas rencontré des personnes qui, à l’approche de la retraite notamment, tentaient leur chance… désireuses de quitter la fourmilière parisienne pour des nids plus douillets. Parmi ces rencontres : une dame dont le nom de famille pourvu d’une particule rappelle une ville du 74. On ne demande pas à une femme son âge, mais elle me l’a avoué de son plein gré : 84 printemps ! Cette agréable discussion, à la tombée de la nuit, s’est nouée en pleine rue des Abbesses, à l’endroit où la rue Ravignan prend son envol. Cette rue est spectaculaire par sa déclivité, permettant d’atteindre la petite place Emile Goudeau, ombragée par des arbres majestueux formant une nef protégeant une « relique » : le Bateau Lavoir. Cette cité d’artistes a hébergé des personnalités aussi renommées que Modigliani, Guillaume Apollinaire, et « avant tout » Picasso.

Paris, rue Ravignan. Dessin de Yann Le Houelleur, 2021

Comment imaginer pareilles « choses » ? A l’époque, le Bateau Lavoir se résumait à une cabane en bois entourée d’herbes folles, ce qu’on appelait « le maquis montmartrois ». Monique, en réalité le prénom de la « Dame de Savoie », se souvient avoir vu brûler la structure en bois depuis ses fenêtres, un bel immeuble dominant la place Goudeau. «  C’était en 1970, c’est vous dire si je ne suis plus toute jeune ».

LES TRENTE GLORIEUSES    A l’époque, Monique travaillait dans un secteur d’activité à deux doigts d’une transformation radicale : attachée de presse dans l’industrie textile. Son mari, dont elle avait fait la connaissance à Calais, se consacrait à des missions de traduction pour des studios de production de films. La belle vie, en quelque sorte, avant que ne se referme le cycle des saisons dans un secteur d’activité à deux doigts d’une transformation radicale : attachée de presse dans l’industrie textile. Trente glorieuses et que la France ne fasse naufrage dans un chômage d’une envergure colossale… le prix à payer pour avoir sacrifié tant de pans de notre industrie.

J’ai fait observer à mon interlocutrice combien sa vie a été féconde, tressée de belles choses et de belles rencontres  et elle m’a répondu, sans fausse naïveté : « Dites-voir Monsieur Yann, vous m’en faites  prendre consciencec’est plutôt à moi de lui témoigner ma gratitude pour m’avoir donné, à la tombée de la nuit, une jolie leçon de vie. Si Monique tient à quitter au plus vite ce Montmartre où tant de gens aimeraient élire domicile, c’est parce que son mari et elle n’ont plus assez de souffle et de force pour « se farcir » la si raide rue Ravignan. « Pendant tout l’étépoursuit la dame de Savoie, j’ai souffert de soins qu’il m’a fallu subir à cause d’une maladie grave et Dieu merci, je suis en train de m’en sortir, non sans éprouver de la fatigue. En plus, il a fait si chaud pendant l’été (2022), une horreur ! »

Mis à l’épreuve à une étape déjà avancée de son existence, le couple veut tourner la page, se séparer de son appartement pour s’installer dans une ville de province qu’il apprécie… « Comme les prix dans l’immobilier sont plus bas qu’à Paris, nous pourrons avoir une pièce supplémentaire où installer tout ce que nous avons accumulé au cours d’une vie. » C’est merveilleux que d’entendre des personnes d’un âge aussi respectable s’exprimer comme si elles étaient à l’aube d’une vie nouvelle, prêtes à se lancer dans des projets exaltants.

Il est vrai que Monique baigne dans une foi qui lui procure beaucoup de force et atténue sa douleur. Elle fréquente beaucoup, entre autres églises, Saint Jean dont la peau de briques orangées prend part au jeu des couleurs sur la place si animée des Abbesses ou tourne un manège pour enfants juste à côté de l’édicule, de style nouilles (Art nouveau), d’une station de métro considérée comme la plus profonde de Paris.

Artiste de rue, l’auteur vit dans la banlieue parisienne et il élabore un journal numérique intitulé «Franc-Parler», dont cet article sur Montmartre est issu.

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