Grande-Bretagne, pays pauvre

PAR MICHEL SANTI

La Grande Bretagne sera distancée et moins riche que la Pologne à la fin de cette décennie. Pays le plus fortuné d’Europe pendant un siècle, la trajectoire de la Grande Bretagne est sur une pente descendante depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Hormis un bref redressement au cours des années 1980, au début de l’ère Tony Blair où son économie s’est montrée capable de converger avec celle des Etats-Unis, de l’Allemagne et de la France, c’est des décennies de stagnation que subit l’économie britannique.

Voilà ce que révèle Foundations, un ouvrage intéressant et documenté de Ben Southwood, Samuel Hughes et Sam Bowman, qui révèle que les coûts énergétiques assumés par les industries de ce pays ont triplé en 20 ans, donc bien avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Cet essai démontre que la productivité par heure de travail y est de l’ordre de 15 à 18 % plus élevée en France et en Allemagne, et que ce fossé ne cesse de s’aggraver. La production d’électricité y atteint péniblement les deux tiers de ce que génère la France et est (selon les auteurs) bien plus comparable proportionnellement aux productions électriques de nations comme l’Afrique du Sud et le Brésil qu’à celle de ses collègues du G7.

L’exemple choquant de l’agglomération londonienne

En fait, ce sont des régions entières du pays qui basculent dans la pauvreté et dans le délabrement, peuplées de travailleurs dont le salaire médian est de 7% plus bas qu’en 2008 ! La France étant le pays le plus logique à comparer avec la Grande Bretagne, les auteurs sont parvenus à la conclusion qu’elle bénéficie de 37 millions de domiciles, en comparaison des 30 millions à disposition des britanniques qui sont pourtant un petit peu plus nombreux. Les résidences françaises seraient, en outre, plus neuves et nettement mieux concentrées au sein des territoires agréables, prospères, où il fait bon vivre. Les auteurs citent un exemple choquant, celui de l’agglomération londonienne n’ayant connu quasiment aucune croissance depuis 1945, tandis que l’espace géographique autour de Paris a triplé durant la même période.

3,4 millions de familles françaises disposeraient de résidences secondaires contre 800’000 seulement pour les britanniques. La France bénéficie de 29 réseaux de tram contre 7 en Grande-Bretagne, et de 6 métros souterrains contre 3. La France, depuis 1980, a construit 1’740 kilomètres de rails de train à grande vitesse contre seulement 111 pour le Royaume-Uni, et 12’000 kilomètres d’autoroutes contre 4’000… C’est simple: selon les auteurs, la France aurait créé ces 25 dernières années autant de kilomètres d’autoroutes que la totalité du réseau britannique !

Une sélection impitoyable qui ne profite qu’aux plus riches

La splendeur de la Grande Bretagne semble donc s’être estompée. Des villes comme Cardiff avaient en effet joui d’un développement de 1’000% en 45 ans au XIXème siècle, dans un grand mouvement de fond ayant attiré des travailleurs, également vers le Nord, vers les Midlands et vers les Galles, qui ont profité du boom des industries lourdes propulsées par le charbon. C’est ainsi, expliquent les auteurs, qu’un pays devient riche: lorsque sa population déménage vers ses régions et vers ses villes les plus dynamiques. Manchester avait vu un gigantesque bond de sa population de 90’000 en 1800 à 700’000 un siècle plus tard, celle de Liverpool avait surgi de plus de 1’000% sur la même période. Boom qui s’était poursuivi dans les années 1930 sous l’impulsion du secteur des services qui avait largement profité à des villes comme Birmingham, Coventry, Leicester ou Nottingham.

Ceux qui migraient vers ces zones florissantes permettaient aux travailleurs restants de faire jouer vis-à-vis du patronat la compétition et la pénurie de main d’œuvre, améliorant ainsi leurs propres revenus au sein de ces régions délaissées. Pourtant, cette situation s’est inversée ces dernières décennies, car la raréfaction et la cherté des domiciles et des propriétés au sein des régions prospères de Grande Bretagne opèrent une sélection impitoyable qui ne profite plus qu’aux plus riches et qu’aux plus diplômés. Comme il n’y a plus qu’eux qui peuvent se permettre d’habiter les villes prospères du Royaume-Uni, ce sont des pans entiers du pays qui se transforment en déserts sociaux et économiques, et c’est évidemment l’économie de l’ensemble du pays qui en pâtit.

Leeds sans métro

Qu’est devenu ce pays prestigieux qui disposait jadis du meilleur réseau de transport d’Europe ? Qui avait construit – au XVIIIème siècle ! – près de 36’000 kilomètres de routes à péage, et 6’500 kilomètres de canaux ? Qui avait édifié au XIXème un réseau ferroviaire impressionnant… dont il ne reste plus que la moitié aujourd’hui ! Qui avait inauguré dès les années 1860 la première ligne de métro souterrain au monde. Qui avait équipé 90 de ses villes en lignes de tram – quasiment toutes démantelées aujourd’hui. Autant d’atouts ayant largement favorisé et stimulé son essor économique faramineux, qui avaient accessoirement fait de Londres l’incontestable capitale économique du monde.

Laminés de nos jours par les coûts de conception, de construction, de modernisation et de rénovation britanniques, certainement les plus chers d’Europe. Les auteurs comparent le prix au mile de construction du métro qui a été de 68 millions de livres à Madrid contre 1 milliard et 400 millions pour la Elizabeth Line, ou Crossrail, qui dessert Londres et sa grande banlieue. L’expansion urbaine, l’amélioration de la qualité de vie et la croissance vont forcément de pair avec la mobilité et l’électrification, autorisant par exemple la France à être en mesure d’équiper en trams toutes ses villes de 150’000 habitants car ses coûts sont 2,5 fois inférieurs à ceux de la Grande Bretagne, dont le niveau d’électrification est (selon les auteurs) comparable à celui de l’Inde. A titre de comparaison, la ville de Leeds et ses 800’000 habitants ne disposent pas de métro.

Le Brexit n’est que la conséquence, pas la cause

Ce même pays qui disposait en 1965 d’autant de centrales nucléaires que les Etats-Unis n’en a plus construit aucune en 30 ans, et n’en tire plus que 13% de sa consommation, contre 70% pour la France. De superpuissance énergétique, la Grande Bretagne est devenue un nain, et cela se reflète de nos jours (selon les auteurs) par la taille de ses citoyens qui étaient au début du XIXème de 5 centimètres plus grands que les français car ils mangeaient 600 calories de plus.

C’est 10 ans qui s’écoulent de la conception d’un projet d’infrastructure à sa mise en service au Royaume-Uni. En France, c’est 3. Le projet de tunnel connectant le Kent à l’Essex, Lower Thames Crossing, a nécessité un rapport de 360’000 pages ayant coûté 300 millions de Livres, et il n’est pas encore réalisé. Le projet Sizewell C de construction d’une centrale nucléaire utilisant la technologie EPR a nécessité un rapport environnemental de plus de 44’000 pages, et n’a pas encore vu le jour. Selon Ben Southwood, Samuel Hughes et Sam Bowman, la Grande Bretagne est la nation développée qui manque le plus d’énergie au monde.

Selon moi, ses élites ont failli. Ce n’est évidemment pas le Brexit qui est responsable du déclassement de la Grande Bretagne. Le Brexit fut la conséquence, en quelque sorte la sécrétion, des mauvais – ou des non choix – britanniques de ces 40 ou 50 dernières années.

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