Evo Morales déstabilise un pays une fois de plus au bord du gouffre pour contester son inéligibilité aux élections présidentielles du 17 août prochain. Retranché à Parotani, dans son fief du Chapare depuis sept mois, il mobilise ses partisans, ravivant les tensions entre les Collas de l’Altiplano, indigènes pauvres, et les Cambas de l’Oriente, élites prospères. Après trois mandats présidentiels arrachés en manipulant la Constitution et une tentative frauduleuse de quatrième mandat qui l’avait conduit à l’exil, entre 2005 et 2019, Morales mobilise des foules pour exiger son retour, aggravant une crise où les pénuries asphyxient la Bolivie.
PAR NADINE CRAUSAZ
Le chaos comme levier du pouvoir
Morales n’avait pas attendu son arrivée à la présidence pour secouer la Bolivie. Fils de l’Altiplano, il migre au Chapare, où sa famille cultive la feuille de coca. Président du syndicat des cocaleros, il organise des grèves et blocages contre les politiques anti-drogue américaines, devenant l’idole des Collas. Torturé et emprisonné pour ses actions, il entame une grève de la faim, galvanisant les foules. Député du MAS, il attise les tensions entre l’Altiplano pauvre et l’Oriente riche. En 2005, lors des « guerres du gaz », ses partisans paralysent le pays, renversant le président Gonzalo Sánchez de Lozada après des affrontements sanglants. Ces troubles tracent sa voie : le chaos comme levier du pouvoir.
Aux côtés d’Álvaro García Linera (à sa gauche sur la photo © Nadine Crausaz ci-dessous), Evo avait porté un rêve d’équité en 2005, mais son ambition dévorante a tout fracassé, laissant un pays en ruines.

De 2006 à 2019, Morales et son vice-président Alvaro García Linera forgent une Bolivie nouvelle. García Linera, avec son bagage intellectuel, apporte une profondeur stratégique au projet. Sociologue, ex-guérillero de l’Armée Tupac Katari, intellectuel marxiste, il avait écopé de cinq ans de prison dans sa jeunesse militante. Ce théoricien du socialisme communautaire articule une vision mêlant marxisme et traditions indigènes, donnant une cohérence idéologique au MAS. Il pilote la rédaction de la Constitution de 2009, rebaptisant le pays « État plurinational de Bolivie », reconnaissant 36 nations indigènes. La Wiphala, drapeau coloré des peuples andins, devient emblème national, symbole d’unité pour les Collas. García Linera négocie avec les élites de l’Oriente, réduisant les tensions régionales, et structure les politiques sociales qui transforment le pays.
L’apport de García Linera et les succès
Leur duo fonctionne : Morales, charismatique et proche des paysans, rallie les foules ; García Linera, cerveau du tandem, traduit l’élan populaire en réformes concrètes. La nationalisation des hydrocarbures dope les revenus, finançant écoles, hôpitaux, et aides sociales comme le Bono Juancito Pinto pour les écoliers ou la Renta Dignidad pour les aînés. La pauvreté recule, l’accès à l’éducation et à la santé s’élargit. Les droits indigènes, longtemps bafoués, sont consacrés. La Bolivie rayonne comme un phare de la gauche latino-américaine, au cœur d’un continent en ébullition.
Ce qui s’est fracassé
Mais la soif de pouvoir de Morales brise tout. Il plie la Constitution pour justifier trois mandats, arguant que le premier ne compte pas sous l’« État plurinational ». García Linera, fidèle au projet, mais moins obsédé par le pouvoir, cautionne pourtant ces manœuvres, affaiblissant son aura.
En 2016, un référendum avait clairement rejeté (51,3 % contre) la possibilité pour Morales de briguer un quatrième mandat en 2019. Ignorant ce verdict populaire, Morales a manipulé le Tribunal constitutionnel, qui, sous son influence, a invalidé les limites de mandats en 2017, lui permettant de se représenter. Cette décision, suivie d’élections entachées de fraudes en 2019, a plongé le pays dans le chaos, avec des manifestations massives et des morts dans les confrontations. Les partisans bloquent le pays, mais, lâché par l’armée, Morales est contraint de démissionner et s’exile au Mexique, puis en Argentine, dénonçant un « coup d’État ». García Linera l’accompagne dans la chute.
Les scandales ternissent Morales
Morales est accusé d’une pléthores de méfaits, détournements de fonds ou actes de terrorisme (voir la liste en annexe) et même de « traite de mineure » et de « viol aggravé », comme le confirme le quotidien El Deber au début mai.
2025 : un pays à l’agonie
En 2025, Morales, 65 ans, inéligible et exclu du MAS qu’il a fondé, continue de semer le chaos sous la protection de ses partisans. L’ex-mandataire est en conflit ouvert avec Arce, son ancien ministre de l’Économie. L’ego démesuré de Morales, qui tolère difficilement de passer au second plan, a amplifié cette querelle. Leur différend a éclaté dès l’investiture d’Arce, en novembre 2020. Ce dernier avait carrément oublié de faire référence à Morales dans son discours d’investiture, une absence perçue comme une offense personnelle par son prédécesseur. Cet incident pourrait toutefois n’être qu’un prétexte pour Morales afin d’alimenter le désordre politique dans le pays.
Des dizaines de blocages
Depuis des semaines, des dizaines de barrages routiers, surtout à Cochabamba, paralysent le pays, bloquant marchandises et carburant, faisant flamber les prix du riz et aggravant les pénuries. Les affrontements avec la police font six morts et des centaines de blessés. Le 15 juin, les partisans, sous le « Pacto de Unidad », lèvent les blocages pour raisons humanitaires, réclamant une enquête internationale sur les violences, tout en exigeant la démission de Luis Arce.
Andrónico, l’intellectuel cocalero
Parmi les candidats, Andrónico Rodríguez, 36 ans, président du Sénat, se démarque. Ayant rompu avec son mentor Evo Morales et le président, il caracole en tête des intentions de vote, devant l’ancien ministre Eduardo del Castillo (MAS) et la maire d’El Alto, Eva Copa. Del Castillo remplace Arce, qui a renoncé à se représenter sous la bannière du MAS. Dans un pays où la politique est marquée par des accusations croisées, aucun leader n’échappe aux controverses : Rodríguez est aussi visé par des plaintes judiciaires pour des manœuvres électorales présumées et son rôle de leader cocalero alimente des rumeurs persistantes de liens avec des activités illicites, bien que non prouvées.
Diplômé en sciences politiques de l’Universidad Mayor de San Simón à Cochabamba, Andrónico est le nouveau visage des puissants syndicats cocaleros du Chaparé. Élu sénateur à 30 ans, il préside le Sénat depuis 2020. Il incarne une Bolivie nouvelle, déterminée à avancer en unifiant ses forces divisées, malgré les ombres qui planent sur tous les acteurs politiques du pays.
La droite patine
La droite, toujours aussi fragmentée, peine à capitaliser sur la crise du MAS. Samuel Doria Medina, du Front d’Unité Nationale, multimillionnaire et ancien ministre, se pose en social-démocrate, mais son image de loser récidiviste, après de multiples défaites électorales, le handicape. Jorge « Tuto » Quiroga, ex-président (2001-2002) et candidat du bloc « Libre », incarne un conservatisme prônant des privatisations massives, mais un passage au pouvoir, oublié par beaucoup, limite son aura. Manfred Reyes Villa, maire de Cochabamba et candidat du bloc « Súmate », mise sur un discours sécuritaire, mais ses positions anti-subventions divisent, et son passé entaché par des affaires de corruption le fragilise. Sans alliance unie, la droite risque de s’effondrer face à un MAS fracturé mais dominant, comme ce fut déjà le cas en 2019.
LES BOLIVIENS Y ONT CRU, PUIS…
Le 1er mai 2005, à La Havane, je croise par hasard Evo Morales sur la Place de la Révolution, vibrante sous un million de personnes venues entendre le dernier grand discours de Fidel Castro. Le Lider Maximo est déjà atteint dans sa santé. Morales, blessé au football – son sport adoré – est là pour se faire opérer d’un ménisque. Il partage des rêves de justice sociale avec les compañeros cubains. Quelques mois plus tard, répondant à son invitation, je plonge dans sa campagne électorale, de Santa Cruz à Cochabamba, jusqu’à une veillée fiévreuse dans son fief du Chapare et la célébration de la victoire le lendemain.
À Cochabamba, un stade bondé explose sous les vivats, les drapeaux bleus, blancs et noirs du MAS claquant au vent. Morales clôt sa campagne, le visage creusé par l’épuisement. Dans son bureau modeste, au siège des cocaleros sur la place Sucre, il reçoit les journalistes étrangers avec une simplicité désarmante, un médaillon du Che Guevara au cou. Porté par la « vague rose » latino-américaine – Hugo Chávez au Venezuela, Lula da Silva au Brésil, Néstor Kirchner en Argentine, Fidel Castro à Cuba, Rafael Correa en Équateur, Michelle Bachelet au Chili –, Morales, premier président indigène de Bolivie, promet de briser des siècles d’oppression pour ses compatriotes les plus humbles.

Le samedi, la caravane du candidat rallie le Chapare tropical, suivie par une centaine de reporters. La chaleur est écrasante. « Ce sera la victoire du peuple bolivien ! », proclame-t-il, invoquant Bolívar. Il partage des repas frugaux avec les journalistes, s’adonne à la pelota avec des amis – le football est en pause après son opération à La Havane – et promet au passage des infrastructures sportives pour la jeunesse. « Le sport est un excellent outil de développement social et éducatif », dit-il, défiant les menaces d’attentats avec un sourire : «Je ne réponds pas à ces basses manœuvres de déstabilisation.» Le dimanche, à Villa 14 Septiembre, il vote sous les crépitements des flashs, entouré de la population locale, des médias et des délégués de l’OEA. En dépit d’un couac administratif qui avait privé un million d’électeurs, souvent des Collas, de leur droit de vote, le MAS l’emporte, écrasant Jorge « Tuto » Quiroga.

SCANDALES ET ACCUSATIONS (2005-2025)
2005-2006 : Liens présumés avec le narcotrafic et le Venezuela
• Morales, leader des cocaleros, est accusé par l’opposition et les États-Unis de protéger le trafic de cocaïne en raison de sa défense de la culture de la coca. Il est également critiqué pour avoir accepté un financement vénézuélien pour sa tournée internationale avant son investiture.
• Issue : Aucune plainte judiciaire formelle. Les accusations restent politiques, sans preuves concrètes. Morales expulse l’ambassadeur américain en 2008, dénonçant un complot.
2008-2016 : Détournement du Fondo Indígena
• Environ 686 millions de bolivianos (100 millions USD) du Fondo Indígena, destiné au développement rural, auraient été détournés via des comptes personnels de responsables du MAS. Morales est accusé de négligence dans la gestion du fonds.
• Issue : Plusieurs fonctionnaires sont condamnés, mais aucune charge n’est retenue contre Morales. Le scandale ternit son image avant le référendum de 2016.
2016 : Zapatagate (trafic d’influence et scandale personnel)
• Gabriela Zapata, ex-compagne de Morales, est accusée d’avoir obtenu 566 millions USD de contrats publics sans appel d’offres pour CAMC Engineering, soulevant des soupçons de trafic d’influence. Morales est critiqué pour une relation passée et un enfant présumé, qu’il affirme ensuite inexistant.
• Issue : Zapata est condamnée à 10 ans de prison en 2017 pour enrichissement illicite. Aucune charge contre Morales, mais le scandale nuit à sa campagne pour le référendum de 2016.
2017-2019 : Contournement du référendum de 2016
• Après le rejet par référendum (51,3 % contre) d’un quatrième mandat en 2016, Morales manipule le Tribunal constitutionnel, qui déclare les limites de mandats contraires aux droits humains, lui permettant de se représenter en 2019. Il est accusé d’abus de pouvoir et de violation de la souveraineté populaire.
• Issue : Aucune plainte judiciaire directe, mais la décision déclenche une crise politique, aboutissant à sa démission en 2019 après des accusations de fraude électorale.
2019 : Fraudes électorales présumées et sédition
• Lors des élections d’octobre 2019, Morales est accusé de fraude électorale après un arrêt inexpliqué du dépouillement et des irrégularités signalées par l’OEA. Après sa victoire contestée, il est accusé de «sédition» et «terrorisme» par le gouvernement intérimaire d’Áñez pour avoir orchestré des blocages routiers post-électoraux.
• Issue : Morales s’exile au Mexique, puis en Argentine, en novembre 2019 sous la pression des manifestations et des forces armées. Les plaintes pour sédition et terrorisme sont abandonnées sous Luis Arce en 2020.
2015-2025 : Affaire de la mineure (viol aggravé, traite de mineure)
• Morales est accusé d’avoir entretenu une relation avec une adolescente de 15 ans en 2015, avec laquelle il aurait eu une fille en 2016. En 2020, une plainte pour « viol » et « traite d’êtres humains » est classée sans suite. En 2024, l’enquête est rouverte avec des accusations de « viol aggravé » et « traite de mineure », le parquet alléguant que les parents de l’adolescente auraient consenti à la relation en échange d’avantages politiques. Plusieurs mandats d’arrêt sont émis (septembre 2024, octobre 2024, janvier 2025).
• Issue : Un mandat d’arrêt est brièvement annulé par la juge Lilian Moreno le 30 avril 2025, mais rétabli le 2 mai 2025. Moreno est arrêtée pour « prévarication ». Morales reste sous mandat d’arrêt pour « viol aggravé » et « traite de mineure », retranché dans le Chapare. L’affaire est en cours, avec une peine potentielle de 10 à 15 ans de prison.
2024 : Tentative d’assassinat présumée
• Le 27 octobre 2024, Morales affirme avoir été victime d’une tentative d’assassinat à Cochabamba, sa voiture ayant été visée par 14 coups de feu. Le gouvernement d’Arce suggère un « auto-attentat » pour gagner en sympathie.
• Issue : Aucune preuve concluante n’est présentée, et l’incident reste non élucidé. Aucune plainte formelle n’est déposée contre Morales dans cette affaire.
2024-2025 : Terrorisme et incitation à la violence
• Depuis juin 2024, Morales est accusé de « terrorisme », « instigation à commettre des délits » et « atteinte à la sécurité publique » pour avoir incité ses partisans à bloquer des routes en protestation contre son inéligibilité à la présidentielle de 2025. Un enregistrement audio attribué à Morales, qu’il qualifie de « montage », est cité comme preuve.
• Issue : L’enquête est en cours, avec une peine potentielle de 15 à 20 ans de prison. Morales reste protégé dans le Chapare.



