Qu’ont en commun le poète anglais Byron et les Suisses Johann Jakob Meyer, Emanuel Amenäus Hahn, Henri Fornèsy, Jean-Gabriel Eynard, Juste Olivier? Ils sont tous des philhellènes ayant participé de près ou de loin à la lutte pour l’indépendance de la Grèce, lors de la révolution hellénique des années 1820. Le siège de la cité martyre de Missolonghi, pour ne citer qu’un événement parmi les plus tragiques, a mobilisé leur indignation et leur énergie. Atteint par la fièvre des marais alors qu’il s’apprête à rejoindre les troupes qui combattent les Turcs, Byron y a même laissé sa peau.
Journaliste, biographe et passeur d’idéaux hors pair, Jean-Philippe Chenaux a rassemblé une palette d’historiens et d’érudits pour l’épauler dans la réalisation de l’ouvrage collectif « Des Suisses au service de la Grèce » . On note ainsi la contribution d’Olivier Meuwly, Michelle Bouvier-Bron, Anastasia Tsagkaraki, Karl Reber, Bernard Ducret, Alexis Krauss. Autant de chercheurs dont le travail a été facilité par des « sources nouvelles », comme le fait remarquer l’écrivain latiniste et helléniste Yves Gerhard dans la préface:
Il convient d’insister sur le trésor inestimable que constituent les journaux numérisés.
Historien du journalisme, Jean-Philippe Chenaux s’est ainsi livré à un travail d’orfèvre pour dénicher dans la presse lémanique les titres qui ont relaté le quatrième siège de Missolonghi et l’Exodos. Il faut relever que la presse dans son concept moderne n’est alors qu’embryonnaire. Le hasard veut ainsi que le Journal de Genève « a été fondé le jour même où débutait le quatrième et dernier siège de la ville, le 5 janvier 1826, ou 26 décembre 1825 du calendrier julien ». Présente sur tous les fronts, la Gazette de Lausanne, créée un quart de siècle plus tôt, tient par contre le haut du pavé. Rien ne lui échappe, pas même le cri d’alarme du banquier Jean Gabriel Eynard, futur cofondateur de la Banque nationale de Grèce:
Mais l’ennemi le plus redoutable pour les défenseurs de Missolonghi, c’est la faim. Heureusement, deux jeunes suisses, arrivés sur le bateau à vapeur, viennent d’acheter un chargement de farine et de biscuit qu’ils vont expédier demain. La mer est heureusement libre, et il arrivera sans difficulté.
Les peuples aux destins tourmentés aiment et savent honorer leurs héros. Et ce n’est pas le moindre mérite des auteurs du livre que d’avoir su rendre hommage aux poètes qui ont transcendé leurs exploits. Ce titre d’un chapitre écrit par Jean-Philippe Chenaux, par exemple: « Juste Olivier célèbre le guerrier Markos Botzaris, lyre en main, au Mont Aracynthe ». Quarante strophe figurant dans un opuscule tiré à mille exemplaires, « un tirage considérable pour l’époque, écoulé en moins de quinze jours ». L’auteur vaudois n’a que 18 ans! Et cet extrait montrant sa fougue entretenue par une juvénile passion:
Fuyez, lâches tyrans! fuyez devant les braves.
Nous ne sommes plus les esclaves
Que vous frappiez jadis comme de vils troupeaux.
Voyez de nos soldats le courage unanime.
La liberté que les anime
Inscrit déjà son nom sur leurs jeunes drapeaux.
Dans « Les Orientales », quatre années plus tard, Victor Hugo exaltera aussi l’esprit de liberté qui sous-tendait la guerre d’indépendance des Grecs face à l’occupant ottoman. Vingt ans plus tard, il s’opposera lui-même au régime en place en France et quittera le pays. La nature ayant horreur du vide, Juste Olivier, lui, ira chercher la liberté à Paris où il « s’exile » en 1846, seize ans après la déclaration d’indépendance grecque.
Christian Campiche


