Mercantile et belliqueuse, notre société va dans le mur. Pourtant, sur la Butte, il existe une heureuse exception. “Je t’aime” se décline en 250 langues sur un mur, dans un square pris d’assaut par les touristes. Nous avons rencontré l’un des concepteurs de cette œuvre si originale, Frédéric Paul Baron.
Yann Le Houelleur, à Paris (*)
Dans un monde ensanglanté par les guerres, corrodé par des malédictions telles que l’envie et la malice, ce sont des mots qui font beaucoup de bien : « Je t’aime ».
Il faut oser les dire, oser les écrire.
Fréderic Paul Baron et Claire Kito, ont fait d’un rêve une réalité : sur un mur, décliner dans plusieurs langues ces deux mots. Ils vivaient dans la banlieue de Paris (à Saint-Denis précisément), mais c’est Montmartre qu’ils ont choisi comme écrin pour y installer au tournant du millénaire une œuvre insolite.
Chaque année, deux à trois millions de personnes, venues de tous les continents, profitent de leur séjour à Paris pour faire un détour par le square Jehan Rictus situé à côté de la station de Métro Abbesses, construite dans le style Art déco en vogue au début du vingtième siècle. (L’architecte Hector Guimard a dessiné l’édicule de cette station qui est la plus profonde du métro parisien.)
Depuis un quart de siècle, donc, le Mur des Je t’aime occupe une bonne moitié de la façade autrefois nue de l’une des maisons qui ceinturent le square Jehan Rictus où jaillissent érables sycomores, cerisiers du Japon, charmes communs, arbres fruitiers, haies de charmilles et lauriers.
En pierre de lave émaillée
Les dimensions du Mur des “Je t’aime” : dix mètres sur quatre.
Si le mur aimante le regard des touristes, malgré des feuillages qui l’occultent en partie, c’est en raison de sa couleur dominante : le bleu de Sèvres. «Ce bleu est celui des plaques qui indiquent les noms des rues à Paris», précise Frédéric Paul Baron.
Carrure de rugbyman, belle gueule ornée d’un collier de barbe, regard aussi doux que la voix : cet homme respire la gentillesse – une qualité, hélas, si peu louée de nos jours. Il a joué du piano et chanté dans plusieurs bars de la Butte (Chez Ginette, Le Tire-Bouchon, Le Terrass Hôtel) et il s’intéresse, entre autres disciplines artistiques, à la peinture. Claire Kito, quant à elle, trempe ses pinceaux dans l’encre de Chine pour élaborer des portraits et des paysages.
Le sieur Baron a fait découvrir le Mur des Je t’aime au journaliste de Franc-Parler, partenaire d’Infoméduse, accompagné pour l’occasion du jeune vidéaste Simon Nogueira, réalisateur de reportages dépeignant la sphère artistique parisienne.
L’élaboration du Mur a été confiée à Daniel Boulogne en 2000, présenté par le site en ligne Alternative comme «l’un des initiateurs du renouveau du mur peint en France ». Les 612 rectangles assemblés les uns aux autres sont faits de pierre de lave émaillée.
On y trouve «Je t’aime» écrit en 250 langues, représentant au total 311 écritures différentes. Yiddish, navajo, bambara…
Il suffit d’un peu d’imagination pour comparer ces mots agglutinés les uns aux autres, reproduits de façon manuscrite, à un vol d’insectes ou aux ondulations synchronisées de vagues, peut-être même au frémissement de feuillages. Certaines langues sont rares, voire en voie d’extinction : tout comme l’une des langues inuites (parlées en Alaska, au Canada arctique et au Groenland), ou encore le yiddish, le navajo, le bambara, l’espéranto, ou des langues régionales comme le corse et l’occitan.
On estime actuellement à 6 000 à 7 000 le nombre de langues encore vivantes sur notre planète. Mais à quoi donc correspondent des sortes de pétales rouges éparpillés à travers le mur? Frédéric Paul Baron évoque les éclats d’un grand cœur, tout au centre du mur, qui aurait explosé.
Un peu de nostalgie
Frédéric Paul Baron semble jeter, parfois, un regard désabusé sur son œuvre, comme s’il éprouvait un peu de nostalgie en songeant aux années qui passent à une vitesse éclair. Des «projets dans le projet» n’ont pas encore pris forme. Sa discrétion serait-elle une stratégie bien rodée ? De son sac il extrait une kyrielle d’objets aux couleurs de « son » mur : bloc notes, cartes postales, accessoires de mode… Tout un business artistique qui sans pour autant en avoir fait un millionnaire lui permet de survivre ; rien de plus normal lorsqu’on songe à tous ceux qui se sont appropriés des images du Mur à des fins commerciales sans avoir pris la peine de respecter les lois sur la propriété intellectuelle.
Avec une pointe de fierté, cet homme d’une authentique humilité s’en réjouit : «Le Mur des Je t’aime” compte désormais parmi les curiosités les plus prisée des touristes ; il fait se déplacer les touristes en nombre aussi important que Notre-Dame sur l’Ile de la Cité. En revanche Montmartre parait ne plus chérir autant que naguère ses artistes. On ne voit quasiment plus de peintres planter leur chevalet le long de rues à forte déclivité ou tout simplement assis sur un banc pour croquer réverbères, colonnes Morris, fontaines Wallace greffés sur l’étoffe tantôt grise tantôt ocre d’affables maisons blotties les unes contre les autres.
(*) Yann Le Houelleur est à la fois « dessinateur de rue » à Paris et concepteur du journal numérique Franc-Parler élaboré dans la banlieue de Paris.
« LA BUTTE A POUR VOCATION D’ÊTRE UNE TERRE DE COOPÉRATION ARTISTIQUE »
Tribune libre / Paul Frédéric Baron
(Article paru dans la 53ème édition de Franc-Parler)
A l’occasion des 25 ans de l’inauguration du Mur des Je t’aime à Montmartre je formule le vœu qu’une nouvelle dynamique soit enclenchée. Puissent des porteurs de projets entrer en contact avec Claire Kito et moi-même (contact@lesjetaime.com) afin de pérenniser cette aventure collective. Nous aspirons à ouvrir la voie à de nouvelles coopérations artistiques. Car la Butte, autrefois haut lieu d’effervescence créative, semble avoir perdu l’atmosphère joyeuse et insouciante qui la rendait si profondément humaine.
Picasso, Modigliano, Max Jacob…
Montmartre a pour vocation d’être une terre de coopération artistique. Bien avant de devenir un haut lieu du tourisme mondialisé, Montmartre fut un laboratoire de l’art et de la fraternité créative. Ici, les artistes partageaient non seulement des ateliers mais également des idées, des repas, des mots, des silences.
Sur la Butte Montmartre Picasso, Modigliani, Max Jacob, Juan Gris ou encore Apollinaire, Valadon et Satie ont tissé des toiles d’influences croisées entre peinture, poésie et musique.
« Faire le bien dans la joie »
Dans les cabarets du Lapin Agile ou du Chat Noir, peintres, chansonniers et écrivains expérimentaient ensemble une forme d’art total, sans hiérarchie ni frontière. ll y a un peu plus d’un siècle, l’affichiste Francisque Poulbot et un groupe d’amis décidèrent de fonder la République de Montmartre, à la fois parodique et humaniste. Cette république autoproclamée s’était dotée de statuts qu’elle continue d’honorer. Dirigée par un président, elle s’enorgueillit d’avoir un hymne intitulé “Monte là-d’ssus”. La République est investie d’une mission: défendre les artistes, soutenir les enfants pauvres, et préserver l’esprit montmartrois. La devise qu’elle a adoptée est la suivante: “Faire le bien dans la joie”.
Ainsi la Butte de Montmartre a-t-elle façonné une culture de l’entraide et de la liberté où chaque voix compte. Dès lors, proposer une culture de l’entraide et de la liberté dans le quartier des Abbesses permet de renouer avec cet esprit faisant la part belle au collectif.
Résistance tendre
Le Mur des Je t’aime rappelle que les mots peuvent réparer, rassembler, apaiser. Et s’il fallait un point d’ancrage pour rêver Montmartre autrement, plus doux, plus libre, plus ouvert aux artistes et aux passants, alors que ce soit celui-là : 40 m2 de «Je t’aime» venus du monde entier, semés comme une résistance tendre au cœur de la ville. À l’heure où tout semble s’acheter ou se refermer, l’amour, lui, s’écrit encore sur les murs.
Enfin, chers lecteurs de Franc-Parler, je souhaite vous faire part de la mondialisation bienheureuse du Mur. Parmi les souhaits que Claire Kito et moi-même formulons: aménager un mur semblable à celui de Montmartre sur chaque continent. Pour l’instant il en existe une reproduction à l’identique en Chine inaugurée en 2022. En ce qui concerne l’Amérique latine, le pays destiné à accueillir cette œuvre pourrait être le Brésil, le Mexique ou le Pérou.
A l’heure où il parvient à un si bel âge, nous nous réjouissons de constater que le Mur a tous les atouts pour aider les preuves d’amour à se multiplier dans un monde ravagé par tant de haine. (Paul F. Baron)
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