Le Bolero est à mon sens, musicalement mais surtout philosophiquement, un chef-d’œuvre absolu. A condition qu’on ne le perçoive pas de manière totalement superficielle, c’est-à-dire comme une répétition monotone, apparemment dépourvue de sens, ce qui est le cas de 98 % de ceux qui ont la chance ou le malheur, c’est selon, de l’entendre.
Le Bolero est en réalité tellement la métaphore profonde, exigeante, métaphysique de la Vie qu’il est nécessaire de s’abstraire – si on en est capable – ou de faire effort sur soi-même afin de vaincre la pesanteur matérielle de notre monde encastré dans le discours marchand, dans le discours capitaliste prédateur – qui ne sert que les plus riches et les plus concentrés sur l’accumulation des richesses matérielles au détriment du bien commun (la res publica) – pesanteur qui souvent nous accable jusqu’à la fin de nos jours.
Le fondement est le rythme
Le fondement de l’œuvre est le rythme. Rythme de la vie, immuable, car il est celui des battements de notre cœur, en même temps rythme que la mort à venir et toujours sous-jacente en nous et dans l’univers imprime à nos mouvements. Ce rythme sous-tend un air qui est toujours le même, quel que soit l’instrument qui le manifeste. Il est d’abord pur son de la caisse claire qui incarne nos mouvements cardiaques fondamentaux, en écho avec le rythme de l’univers. Puis divers instruments entrent dans la danse : personnages qui nous entourent – parents, frères et sœurs, grands-parents, oncles et tantes – suivis de voisins, d’amis, d’êtres rencontrés par hasard ou nécessairement, chacun ayant sa voix, son ton grave ou plus aigu, son débit, le tout rendant notre existence plus riche – ou plus pauvrement riche – selon les circonstances.
Puis l’ensemble s’emballe. On voyage, on se heurte à des voix discordantes, exotiques, que l’on accueille avec circonspection ou bonheur, selon que l’on est ouvert au monde ou replié sur soi-même et ses habitudes ou que l’on éprouve le besoin légitime de préserver son identité. Mais à mesure que le temps passe, que nous avançons en âge, les percussions et les cuivres – le rythme de la vie qui décline, donc de la mort qui marque davantage encore de son empreinte la suite de nos pérégrinations – amplifient leur présence. Les instruments – c’est-à-dire les voix, les personnages, les ethnies, les classes, les expériences qui ont parsemé nos vies se réunissent en un tout assourdissant et obsédant. Ils le font d’une manière de plus en plus tonitruante, puissante, angoissante, jusqu’à la crête finale, qui soudain s’interrompt, ne laissant plus qu’un vide, c’est-à-dire un silence hurlant et définitif.
Michel Bugnon-Mordant, Fribourg

