PAR YANN LE HOUELLEUR, Paris
Carrure de rugbyman, yeux gris pailletés de bleu, teint halé, Marcos aime à flâner dans les rues pavées de Montmartre en compagnie d’une épouse à la voix douce, toujours prête à placer dans la conversation un mot réconfortant. Ils mènent une vie peu commune, plutôt enviable. S’exprimant en portugais Marcos précise être domicilié à Porto Alegre, une grande capitale régionale tout au Sud du Brésil qui avait accueilli le 1er Forum social mondial, en 2001. Mais que fait-il donc, Marcos ?
Je suis pilote d’avion. Mon employeur est un homme d’affaires brésilien qui dirige une importante compagnie brésilienne dans le textile possédant une usine à Curitiba. Il passe chacun de ses étés en France et il me demande de l’emmener aux commandes de son Falcon car je suis son pilote attitré. Nous traversons l’océan sans escale aucune. Cet entrepreneur loue pour ma femme et moi un appartement à Paris pendant la belle saison. Mais jusqu’à notre retour à Curitiba, dans le courant septembre, je me tiens à sa disposition au cas où il aurait un rendez-vous d’affaire ou un voyage à but touristique à effectuer…
La conversation que j’aie eue avec Marcos et Sandrine sur un trottoir de la rue des Abbesse, où j’avais entrepris un dessin, m’a rappelé la fascination qu’a exercée sur moi le Brésil où j’ai cherché à refaire ma vie dès 1989. Après trois ans passés au sein de la rédaction du quotidien Nord-Eclair à Roubaix je suis redescendu à Paris où j’ai « pigé » pour le compte de publications spécialisées dans la communication et les ressources humaines. Je mettais de l’argent dans un cochonnet en vue d’un tout du monde qu’hélas je n’ai jamais effectué.
Parmi les raisons de ce qui allait devenir une longue expatriation : mes confrères français ne cessaient de me dire : « Yann, tu ne seras jamais embauché par une rédaction française ». Effectivement, la presse commençait à dégraisser ses effectifs, à cause de l’évolution plutôt brutale de la technologie qui allait se traduire par une fonte des recettes publicitaires invitées à migrer vers de nouveaux médias.
A cette époque, fort du sang encore neuf qui bouillonnait dans mes veines, je ressentais l’idée de tenter ma chance dans un pays émergent. Hésitation entre les Etats-Unis, le Mexique, l’Inde ou le Brésil. Mon choix se porta sur ce dernier, soudain sous les feux de l’actualité en raison d’un retour spectaculaire à la démocratie qui allait de pair avec la suppression de barrières douanières et le début d’un long train de privatisations. Le Brésil, enfant chéri de la mondialisation…
Le Brésil d’hier c’est la France de demain
Ainsi, pendant une vingtaine d’années je fus l’observateur privilégié des heurs et malheurs d’un géant continental qui intriguait les Européens. Ceux-ci prenaient un curieux plaisir à constater qu’au Brésil le fossé entre riches et pauvres étaient abyssal et je savais qu’il fallait en parler à la moindre occasion. Cela m’est revenu en mémoire sur les flancs de la Butte Montmartre un jour de pluie, lorsque Marcos a évoqué le train de vie mirifique de son employeur. En réalité, les Français s’intéressent au Brésil parce qu’inconsciemment ils y voient les signes avant coureur de ce qui va se passer chez eux. Ce pays précède de quelques années seulement les brusques changements qui guettent l’Hexagone en voie, précisément, de « brésilianisation ». Peu avant la France, le Brésil a expérimenté les méfaits d’une décomposition de la société.
Lorsque j’ai pris mes quartiers à São Paulo, cette mégalopole souffrait d’une affligeante réputation. Elle compte encore parmi les métropoles les plus périlleuses au monde. Dans le centre de cette ville plantée de tours d’un gris délavé, une sorte de New York au rabais, quelques trop rares élégants bâtiments donnent l’impression d’être au cœur de la France. Ils rappellent l’époque où des « missions françaises » venaient resserrer les liens entre les deux pays : Théâtre municipal de São Paulo, une copie miniature de l’Opéra de Paris ; « Estação Julio Prestes, copie grandeur nature de la Gare de Lyon ; centre culturel du Banco do Brasil, un bâtiment mi baroque mi classique rappelant certaines de nos plus belles églises, ainsi que divers immeubles tout à la fois cossu et délicats aux proportions haussmanniennes…

Tout au centre de São Paulo, un parc ombragé par des palmiers géants, celui de la Place de la République, était devenu un no man’s land. A la tombée de la nuit, cet espace était hanté par des addicts au crack qui rôdaient, fantômes enroulés dans des couvertures grises poussiéreuses.
Dans les rues commerçantes alentours se propageait une insécurité telle qu’on peut l’éprouver aujourd’hui à Paris dans plusieurs quartiers, notamment le 19ème arrondissement.
« ll n’y a plus aucun lieu safe en France »
(Gérald Darmanin)
Des jeunes gens venaient d’assez loin, l’interminable périphérie autour de la ville de São Paulo, pour acheter des paires de baskets ou tennis à la mode vendues à des prix cassés dans les commerces le long des grandes avenues quadrillant le centre de São Paulo. Armés d’un couteau ou d’un pistolet, des malfrats souvent très jeunes dépouillaient les acheteurs de leurs biens, les condamnant si nécessaire à rentrer pied nus chez eux. Puis eut lieu, dans les quartiers huppés, une épidémie de « high-jacking ». Ces prises d’otage éclair ont ciblé des personnalités dans les sphères des affaires et du show business. Elles se produisent aujourd’hui de manière exponentielle dans les villes européennes, en particulier à Paris.

Mondialisation de la violence la plus abjecte. Ces agressions sont de toute évidence devenues coutumières à Paris quelques années plus tard, tétanisant actuellement les stars de la télé, les artistes de haut vol et bien sûr les entrepreneurs. « Il n’y a plus aucun lieu safe (sic) en France », s’est exclamé Gérald Darmanin, l’ex-tout puissant ministre français de l’Intérieur et aujourd’hui en charge de la Justice.
Chaque jour en France, la litanie de l’horreur : quarante policiers blessés, cent-vingt coups de couteau… Ces chiffres remplissent d’effroi l’opinion publique.
« La violence s’est beaucoup accrue depuis ton retour en France »
Curieusement, les quelques touristes brésiliens que j’ai interrogés pendant l’été 2025 estiment que Paris est une ville sure. Eddie Lima, un ami (et ex-salarié de Franc-Parler) venu passer quelques jours sur les rives de la Seine, donne une idée des proportions démentielles prise par la violence à São Paulo où il réside.
Yann, la violence s’est accrue énormément depuis que tu as quitté le Brésil. Nous marchons dans les rues la peur au ventre. Nous savons qu’à tout moment nous pouvons subir une agression. Je suis le gérant d’une supérette qui a été la cible d’un hold-up à plusieurs reprises. Nous ne cherchons même plus à nous défendre de peur que les malfrats tirent les premier.

Sans aucun doute, on peut affirmer que São Paulo préfigure le Paris de demain ; cela fait vraiment froid au dos. Et à présent, les barons de la drogue tout comme les petits voyous se sentent aussi à l’aise à Paris et à Marseille que leurs congénères brésiliens dans les rues de São Paulo ou de Rio de Janeiro. Un drame survenu dans la cité phocéenne il y a quelques années a choqué la France entière : une balle tirée par des trafiquants a achevé sa trajectoire dans l’appartement de riverains, ce qui a entraîné la mort d’une innocente jeune fille.
Comment ai-je pu couler des jours heureux à São Paulo, dans une société aussi gravement perturbée par la violence ? Par rapport à la France en 2025, une différence de taille : les Brésiliens, réputés créatifs et joyeux, imaginent que tout ira mieux demain quand bien même les Français ne croient plus en l’avenir.
C’est dire à quel point je me suis trouvé écartelé entre deux cultures. En réalité, au Brésil, je réalisais des reportages aussi bien pour des médias français que pour des médias helvétiques. (La défunte Tribune de l’Economie à Paris et dans une moindre mesure La Liberté à Fribourg étaient les principaux débouchés de mes articles.)

Parmi les rédactions dont j’étais le correspondant : le service en français de Radio Vatican. Mes confrères à Paris tout comme ceux en Suisse me décourageaient systématiquement, quand je leur avouais par téléphone mon désir de renouer avec l’Europe : « Tu sais, chez nous ça commence à aller très mal ; essaie donc de rester au Brésil le plus longtemps possible », ne cessait de me dire Lysiane Baudu, une consœur qui relisait mes articles à la Tribune de l’Economie.
(à suivre)
Yann Le Houelleur, domicilé à Gennevilliers, cumule plusieurs fonctions, à la fois rédacteur en chef du journal numérique Franc-Parler et artiste dans les rues de Paris où il dessine « sur le vif », proposant ses petites œuvres (A4) aux touristes.




Les lecteurs d’infoméduse l’auront remarqué depuis longtemps: notre correspondant à Paris, Yann Le Houelleur, n’est pas un journaliste comme les autres. Baroudeur à la personnalité sensible, aux réactions à fleur de peau mais toujours emplies de nobles sentiments, il a d’abord raconté l’actualité d’un pays lointain en éprouvant dans son âme et sa chair la réalité complexe du terrain. De retour en France, il a fondé Franc-Parler, un journal numérique auquel il dédie son énergie formidable. Artiste, accroupi sur un trottoir de São Paolo ou Paris, il a croqué des scènes de rues, des lieux publics, des bâtisses. Cette expérience lui permet de porter dans ses articles un regard particulier sur le monde qui l’entoure, riche de curieuse pertinence. Le récit de son parcours de vie dans le journalisme, tel qu’il nous l’a adressé, témoigne de cet engagement inlassable. Merci, Yann!