Gabegie dans la sciure, une Fête fédérale de lutte éclaboussée

La Fête fédérale de lutte et de sports alpestres, l’ESAF 2025 à Möllis, dans le canton de Glaris, promettait une célébration grandiose où les titans, surnommés « Böse », se disputent tous les trois ans le prestigieux titre de Roi. Pourtant, ce rendez-vous sacré a sombré dans une débandade retentissante, marqué par des injustices et des irrégularités qui ont terni l’âme de ce sport ancestral.

PAR NADINE CRAUSAZ

Un drame éclipsé

En marge de la FFLS, un spectateur de 33 ans a perdu la vie, happé par un train près du camping entre Netstal et Näfels après avoir franchi une barrière de sécurité de deux mètres. Ce drame, survenu le vendredi soir, a semé la pagaille, stoppant les trains pendant des heures. Jakob Kamm, président de l’organisation, a exprimé sa « profonde tristesse ». Mais la fête n’a pas été arrêtée pour autant, reléguant ce drame au second plan face à une tornade de controverses sportives.

Joel Wicki volé par une méprise arbitrale

Malgré un moment fort samedi matin – l’hymne national entonné par le rocker bernois Gölä et 56 000 spectateurs a donné le frisson –, l’ESAF 2025 a été altérée par de nombreuses erreurs arbitrales lourdes de conséquences pour des lutteurs de premier plan, à l’instar du Lucernois Joel Wicki.

Giger-Wicki, un duel dont tout le monde rêvait en finale. Archive Nadine Crausaz

Joel Wicki, 28 ans, roi de 2022, entre dans l’arène avec l’aura d’un champion. Lors de la 5e passe, face au Broyard Romain Collaud, il cloue son adversaire au sol avec un plaquage d’anthologie méritant 10,00 points, la meilleure notation. Les images de la télévision suisse confirment une victoire nette. Pourtant, l’arbitre Ivo Zwingli invite les deux lutteurs à reprendre place au centre du rond de sciure et décrète finalement un nul, à 8,75. Wicki explose : « J’avais gagné ce duel ! »

Vers minuit, sous la tente de la fête, le Roi en titre confronte Stefan Strebel, directeur technique de la Fédération, qui admettra plus tard : « Il avait raison, Collaud était à terre. » Stefan Muff, son coach, fulmine : « C’est incompréhensible ! » Jörg Abderhalden, triple roi et commentateur de la TV, assène : « Victoire indiscutable ! » Cette erreur arbitrale majeure a relégué Wicki au 9e rang et anéanti ses chances de défendre son titre.

Au lendemain de la fête, l’arbitre Ivo Zwingli justifie son choix dans les colonnes du Linth-Zeitung : un résultat doit être « totalement net », et là, il manquait « une once de précision ». Une excuse qui ne passe pas.

Joel Wicki, un roi perd sa couronne. Archive Nadine Crausaz

Fabian Staudenmann : aussi privé de finale

Lors de la 7e passe, un des favoris, le Bernois Fabian Staudenmann, plaque Domenic Schneider avec une puissance remarquable, méritant 10,00 points. Cependant, les juges n’ont attribué que 9,75 en raison d’un détail technique : le postérieur de Schneider reposait sur la cuisse de Staudenmann, ce qui lui a coûté la note parfaite ! Ce quart de point lui a coûté une place en finale. L’expert Arnold Forrer (Roi à Nyon en 2001) dénonce une injustice manifeste : « Erreur flagrante. Staudenmann méritait 10,00, ça change tout ». Christian von Weissenfluh (85 couronnes dont 2 fédérales) ajoute : « On a privé un grand champion de sa chance ».

Michael Moser : un duel qui tourne au vinaigre

À Möllis, lors de la 4e passe, un autre Bernois, Michael Moser, domine Samuel Giger dans un combat méritant et pour les experts sa victoire était clairement justifiée. Au lieu d’un 9,75, Moser obtient finalement la note de 9 et Giger reste en course. « Erreur criante qui sauve Giger ! » s’insurge Arnold Forrer. Christian von Weissenfluh renchérit : « Les images sont sans appel, Moser avait gagné ».

Un déluge d’erreurs arbitrales

Les combats du dimanche matin sont aussi un festival de méprises. Jörg Abderhalden déplore :

Plusieurs victoires évidentes n’ont pas été validées. C’est inadmissible pour une Fédérale.

Ces ratés transforment l’ESAF en un théâtre de controverses, sapant sa crédibilité.

Paires scandaleuses : une tradition bafouée

Autre problématique : dès la première passe, Stefan Strebel, le directeur technique, a déclenché un tollé en opposant Joel Wicki, roi en titre, à Michael Moser, un jeune lutteur talentueux mais sans couronne fédérale, violant une règle non écrite selon laquelle un roi doit affronter un adversaire titré. Christian Stucki, roi de 2019, hurle : « C’est de la triche ! » Il s’attendait à un duel contre un cador comme Samuel Giger. Au cours de chaque fête de luttre, seule la première confrontation est fixée à l’avance, et à la Fédérale, un lutteur ne rencontre jamais un concurrent de son association régionale. Mais entre les passes, dans le plus grand secret, les chefs techniques négocient les adversaires de leurs protégés comme des « marchands de tapis », attisant les tensions. 

Un final rocambolesque

Pas avares de décisions fantaisistes tout au long de la compétition, les instances de la lutte fédérale ont désigné le Thurgovien Werner Schlegel et Samuel Giger pour la grande finale. Pour les fans, surtout bernois, et les consultants (aussi bernois), la présence de Samuel Giger, de la Suisse orientale, en finale, comme à Schwägalp deux semaines plus tôt, prêtait le flanc à la critique. À Schwägalp, des décisions arbitrales douteuses l’avaient déjà propulsé en finale. De là à penser qu’il régnait un certain favoritisme dans la sciure glaronnaise…

À égalité de points, Armon Orlik semblait toutefois destiné à repartir avec une simple couronne. Aux abords du rond central, le Grison, accompagné par son frère Curdin, également lutteur, est resté impassible. Après 16 minutes de duel acharné, les deux finalistes n’ont pas réussi à se départager. Dans un élan de triomphe, Schlegel et Giger sont venus soulever Orlik, le consacrant nouveau roi de la lutte.

Armon Orlik : magnifique roi dans la tempête

Dans ce tourbillon de scandales, un homme a brillé : Armon Orlik, finaliste malheureux devant Matthias Glarner, en 2016, à Estavayer-le-Lac. À force de discipline et de préparation digne d’un sumotori, il a survolé la compétition pour décrocher le titre suprême. Son couronnement, sans participation à la finale, est peut-être une anomalie historique, mais c’est finalement le symbole fort du mérite et de la persévérance.

Armon Orlik, roi de Möllis. Archive Nadine Crausaz

Un budget qui scandalise

Au-delà des injustices individuelles, des irrégularités structurelles ont encore aggravé la crise de l’ESAF 2025, avec un budget initial de 35 à 40 millions de francs, contre 30 millions à Estavayer en 2016. Les organisateurs ont justifié l’augmentation des billets par des coûts supplémentaires d’environ 2,5 millions de francs, selon un communiqué officiel : la Fédérale coûterait désormais « plusieurs millions de francs » de plus que prévu, gonflé par l’inflation, des mesures de sécurité renforcées, une protection obligatoire des sols pour le camping et les parkings, et une aide militaire réduite. Les billets, alourdis de 25 francs pour atteindre 290 francs, et sans le billet de train inclus, ont fait rugir les fans sur les réseaux sociaux. Ce gigantisme trahit la simplicité de la lutte suisse, devenue un spectacle où l’argent mène la danse.

La VAR comme au football ?

Le débat sur la VAR dans la lutte divise : avant Möllis, la majorité des officiels et des supporters s’y opposaient, encore trop attachés à la « culture de l’erreur humaine ». Mais à quel prix ? Pour les puristes, la VAR et la lutte ne feraient pas bon ménage ! Les erreurs d’arbitrage sont pourtant fréquentes. La révolution de la VAR se profile après les nombreux couacs des juges en terre glaronaise. Même les traditionalistes les plus endurcis envisagent désormais l’introduction de l’arbitrage vidéo.

Avec la finale de Möllis tronquée, la lutte suisse s’est parée de ridicule et de controverses. Avec la VAR, Matthias Sempach voit aussi un potentiel d’amélioration. « Je me suis toujours opposé à ce genre d’innovations, mais peut-être que la fédération doit rouvrir le débat », a exigé le roi de 2013. La fédération a désormais trois ans pour se décider.

Les Bernois sur leurs terres en 2028

L’hôte de la prochaine fédérale sera la ville de Thoune et tout l’Oberland bernois en 2028. Avec ou sans VAR, les Bernois auront à cœur de laver un double affront, les deux dernières fédérales ayant vu la consécration d’un Lucernois (Wicki) et d’un Grison (Orlik).

De retour en Romandie en 2031

La Suisse romande sera de retour sur le devant de la scène, avec les candidatures du Valais, Neuchâtel et Genève pour l’organisation de l’édition 2031. D’ici là, les dirigeants devront restaurer transparence et intégrité, pour que le titre de roi redevienne symbole de mérite, et non un trophée entaché par la partialité.

(sources : SSR, Blick, NZZ)

CLAUDE MARCHAND: DU ROND DE SCIURE AU JURY

Ancien lutteur du club d’Estavayer-le-Lac, Claude Marchand a troqué ses culottes de jute pour le rôle de juge. Depuis 2019, il officie dans la région de la Haute-Broye (Vaud) et s’est imposé comme une figure respectée des fêtes régionales.

Claude Marchand, juge vaudois estimé. Archive Nadine Crausaz

Présent à Mollis comme spectateur, il revient sur les polémiques :

Depuis les immenses tribunes de la Fédérale, c’est  complliqué d’analyser les situations litigieuses. Le jury doit veiller à ce que les règles soient respectées: un lutteur doit plaquer les deux épaules de son adversaire dans la sciure pour remporter un combat. C’est la base. 

Trois officiels sont assignés à chaque rond : un se tient autour du cercle pour observer les prises. Il  dirige le combat, surveille le déroulement de la passe et prend la décision de première instance pour la victoire. Les deux autres sont à la table pour appeler  les lutteurs, surveiller le combat. Ils  participent aussi à la décision finale concernant l’issue du match et l’attribution des notes. 

Marchand souligne l’importance de la coordination:

L’entente entre les juges est cruciale pour éviter les polémiques. Les images télévisées ou les images sont souvent trompeuses selon l’angle et peuvent alimenter les débats.

Il ajoute :

Si un juge estime être en conflit d’intérêt avec un lutteur – par exemple parce qu’il appartient à la même association – il peut se rétracter. Cela permet d’éviter toute controverse et de garantir la neutralité.

Certains membres du jury peuvent être influencés par le nom d’un lutteur, mais ce n’est pas mon cas. J’ai le même respect pour tous, qu’ils soient novices ou couronnés. 

Les arbitres peuvent sanctionner avec un avertissement pour comportement antisportif ou refus de lutter. Deux avertissements entraînent une pénalité d’un quart de point, pouvant coûter une couronne ou un titre. « Les règles sont claires, et nous devons les appliquer avec rigueur».

Sur les tensions avec l’Association de Berne, il conseille de relativiser :

Dans l’histoire, leurs lutteurs ont aussi bénéficié de décisions favorables. Il faut maintenir l’esprit sportif . 

Ceci dit, l’arbitre vaudois est aussi d’avis qu’il faudra rapidement revoir tous les critères de sélection des juges pour la Fédérale, mais aussi pour les autres grands rendez-vous de la lutte, les cinq fêtes alpestres, Unspunnen ou le Kilchberg, organisées en alternance tous les six ans.

Pour Marchand, la lutte suisse est une communauté où tradition, respect et compétition se mêlent.

Être juge, c’est servir la lutte. Je ne suis pas en faveur de la VAR. Chaque combat doit refléter les valeurs de notre sport, tout en acceptant que la perfection n’existe pas.

NC

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