Le Pape François  a visité 71 pays… mais jamais le sien (3/3) – Des ombres qui ne s’effaceront pas


PAR NADINE CRAUSAZ

Le pontificat du pape François (photos©Nadine Crausaz) se déroule dans une période de crises profondes pour l’Église catholique. Entre scandales financiers, abus sexuels, luttes internes et réseaux d’influence, certains dossiers ont laissé des traces visibles sur son image et sur la perception de son pontificat. Parmi eux, l’excommunication de Carlo Maria Viganò, la gestion des scandales autour de Luigi Capozzi, l’influence du groupe de Saint-Gall et les révélations du livre Sodoma constituent des éléments essentiels pour comprendre les tensions et les zones d’ombre du Vatican.

Viganò : un exilé devenu figure dérangeante

Carlo Maria Viganò est sans doute l’une des figures les plus controversées de l’Église contemporaine. Archevêque italien, né en 1941, l’ancien nonce apostolique aux États-Unis de 2011 à 2016 est excommunié officiellement pour « schisme », il est en réalité ciblé pour ses prises de position et son rôle de lanceur d’alerte sur la pédocriminalité au sein de l’Église. 

Ses révélations en 2018 sur l’affaire McCarrick, impliquant des hauts prélats américains, ont ouvert un débat mondial sur la complicité et le silence des autorités ecclésiastiques. Viganò ne cesse de dénoncer la corruption, les complicités et les dysfonctionnements internes du Vatican. L’excommunication qui le frappe n’est pas liée à ses révélations, mais plutôt à son refus d’obéissance à l’autorité papale. Ce choix canonique apparaît clairement comme un geste politique. Malgré cette sanction qui a paradoxalement amplifié son influence, Viganò continue d’écrire, d’intervenir publiquement et de mobiliser le monde catholique.

L’affaire Capozzi : un chemsex géré dans l’ombre

Le secrétaire du cardinal Francesco Coccopalmerio, Luigi Capozzi, a été impliqué dans un scandale mêlant drogues et relations homosexuelles dans un appartement du Vatican. La Gendarmerie vaticane est intervenue, et Capozzi a été hospitalisé puis placé en « retraite spirituelle » avec suivi médical, sans aucune sanction publique (Il Fatto Quotidiano).

Là aussi, la comparaison est éloquente : tandis que l’affaire Capozzi – pourtant marquée par drogue et chemsex au Vatican – a été réglée dans la plus grande discrétion, la sanction de Viganò, quant à elle, a fait l’objet d’une communication publique maximale. Une nouvelle preuve de la géométrie variable du Vatican dans sa stratégie de gestion et d’exposition de ses crises.

Le Pape pouvait bien se voiler la face au vu des scandales qui ont éclaboussé son parcours comme Archevêque de Buenos Aires! Photos© Nadine Crausaz

Le groupe de Saint-Gall : influence et contradictions

Le groupe de Saint-Gall, formé dans les années 1990 autour du cardinal Carlo Maria Martini et de l’évêque Ivo Fürer, se présentait comme un cercle informel de réflexion sur l’avenir de l’Église. Mais les enquêtes d’Edward Pentin montrent qu’il s’agissait d’un réseau structuré visant à réduire le poids de la Curie, promouvoir la collégialité et encourager un pontificat réformiste.Le cardinal belge Godfried Danneels, le cardinal britannique Cormac Murphy-O’Connor, le cardinal allemand Karl Lehmann et l’archevêque français Joseph Doré – quatre membres éminents du Club de Saint-Gall, tous nommés ou promus sous Jean-Paul II – ont été personnellement impliqués dans la couverture ou la gestion désastreuse d’abus pédophiles ! Certaines analyses indiquent que ce réseau aurait soutenu Jorge Bergoglio dès 2005 et a travaillé pour son élection en 2013.

Sodoma : l’enquête qui met le Vatican à nu

Le best-seller Sodoma de Frédéric Martel constitue l’une des enquêtes les plus approfondies sur la vie interne du Vatican. Publié en 2019 après quatre années d’investigation, il repose sur plus de 1 500 entretiens réalisés dans le monde entier, incluant 41 cardinaux, 52 évêques, 45 nonces apostoliques, ainsi que de nombreux prêtres, religieuses et collaborateurs laïcs de la Curie. Les témoignages couvrent plus de 20 pays, offrant une vue globale des dynamiques internes de l’Église.

Une proportion révélatrice

Martel estime qu’environ 80 % des membres influents du Vatican sont homosexuels, une proportion qui illustre la profondeur d’une culture de secret et d’hypocrisie. Ces clercs respectent généralement les vœux de chasteté, mais la double vie crée des tensions et un décalage majeur entre discours officiel et pratique réelle. Martel décrit comment certains évêques et cardinaux se retrouvent dans des cercles de pouvoir parallèles, où la carrière dépend autant de la loyauté à des alliances que de la compétence religieuse ou pastorale.

Hypocrisie et double discours

Le livre souligne le paradoxe : la doctrine officielle condamne l’homosexualité, mais la vie réelle de nombreux prélats est marquée par le secret. Les relations homosexuelles, parfois stables, parfois ponctuelles, coexistent avec l’obligation de maintenir une image morale stricte. Ces mécanismes expliquent certaines décisions opaques et la protection interne en cas de scandales. 

Selfie avec l’auteure, au cours d’une audience papale à Rome. Photos©Nadine Crausaz

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2 commmentaires à “Le Pape François  a visité 71 pays… mais jamais le sien (3/3) – Des ombres qui ne s’effaceront pas”

  1. Le Houelleur Yann 24 novembre 2025 at 13:58 #

    Comme tant d’autres, chère Madame Crausaz, je suis choqué d’apprendre toutes ces turpitudes. Vous avez raison de mettre en lumière toutes ces zones d’ombre. Jamais je n’aurais osé imaginer que des « sexchems parties » soient organisées au Vatican. Mais pourquoi donc ne pas permettre aux prêtres de se marier, comme cela se fait dans d’autres communautés religieuses ?
    En même temps (pardon, ça fait très macronien…) on observe un regain du rayonnement de la chrétienté en France notamment, et c’est ça qui compte pour moi. Alors je me dis « Pourquoi cette excellente et mordante journaliste que vous êtes » fragilise-t-elle, par la tonalité de certains papiers, une Eglise qui a tant apporté à notre belle Europe. Récemment, dans l’Hexagone, nous avons assisté à une flambée des actes de vandalisme et de parjures contre des édifices religieux, une montée de la haine antichrétienne qui m’indispose. Je rends hommage à toutes les magnificences que la foi et l’Eglise ont apporté à la culture et à ce fameux « vivre ensemble », terme si galvaudé, en Europe. Les communautés religieuses ont soigné tant de gens dans les hôpitaux à une époque où la Sécu n’existait pas, des ecclésiastes ont formé tant de nos lointains aïeux dans des universités au Moyen-âge ; des sœurs affiliées à tant d’ordres ont mis toute leur vie, dans la plus profonde humilité, pour tisser des liens entre différentes composantes de la société.
    Présentement, cela m’est égal de savoir si 80 % des prêtres sont homos, bi, héteros ou je ne sais quoi. Ce sont des hommes, à peine des hommes, tiraillés comme chacun(e) de nous entre le mal et le bien, et ils doivent bénéficier de nos encouragements parce que malgré tant de scandales, hautement condamnables, surtout lorsqu’il est question de pédocriminalité, ils font du bien à la société. Et puis, je préfèrerai toujours « ma » religion catholique à d’autres religions qui frayent avec un appétit de pouvoir au point de vouloir instaurer une justice parallèle dans nos pays et qui détruisent, carrément, la foi dans le peu de démocratie qui nous reste. Vous voyez ce que je veux dire. Non, je n’ai pas apprécié la tonalité de votre article mais vous êtes une journaliste remarquable et vous évoluez dans la vie en fonction d’une conscience qui vous appartient…
    Pardon pour mon coup de griffe du jour.
    Bien à vous.
    Y.LeH.

    • Christian Campiche 24 novembre 2025 at 14:15 #

      Nadine Crausaz sait faire la part des choses: elle est aussi l’auteure dans nos colonnes du portrait de l’abbé Gilbert, un exemple, s’il en est.

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