En pleine détresse, les agriculteurs français acculés à la révolte


En quelques années, leur nombre est passé de plusieurs millions à 400.000. Ils font face à des menaces simultanées : la dermatose, le boom des cultures extensives et les accords de libre échange entre l’Europe et le Mercosud. Maltraités par le gouvernement Macron, ils n’ont d’autre choix que de se révolter.

Ferme en Île-de-France. Photo ©Yann


PAR YANN LE HOUELLEUR*, de Paris

Deux scènes très choquantes ont contribué à faire monter de plusieurs crans l’empathie qui anime bon nombre de Français quand il est question des agriculteurs. Le 11 décembre 2025, en Ariège, des unités de la gendarmerie appuyées par des essaims d’hélicoptères ont arrosé de gaz lacrymogène des centaines de petits exploitants qui manifestaient contre les mesures prises par le gouvernement au sujet de la dermatose nodulaire contagieuse. Cette maladie (en fait, une pandémie animale) affecte des troupeaux entiers dans plusieurs départements, certains attenants à la Suisse. Neuf jours plus tard, des « bataillons » de paysans ont posé un genou à terre le long d’une autoroute, dans le sud de la France également, chantant la Marseillaise face à des CRS armés jusqu’aux dents, une scène qui rappelait un face à face du même genre survenu quelques jours plus tôt à Bruxelles, la capitale de l’Europe.

« Fort avec les faibles, faible avec les forts » : cette accusation a souvent été faite à l’encontre de l’Etat français autant par des politiciens que des commentateurs dans les médias. Un constat hélas bien réel, à l’heure où tant de services publics souffrent de graves dysfonctionnements. Sur le plateau d’une chaine de télévision telle que CNews plusieurs journalistes et chroniqueurs s’en sont donné à cœur joie pour critiquer la férocité du gouvernement, suggérant que les actuelles manifestations promues par différents syndicats de paysans rappelaient la phase initiale du mouvement des Gilets jaunes. Pour mémoire, en 2019 des citoyens remontés notamment contre l’augmentation du cout de la vie s’étaient réunis sur des ronds-points à l’entrée de maintes agglomérations. Emmanuel Macron a gardé un très mauvais souvenir de ces manifestations au départ spontanées qui ont mal tourné à partir du moment où elles se sont étendues à plusieurs villes, gâchées par l’immixtion dans les cortèges de blacks-blocs. Un engin de chantier avait défoncé la porte cochère d’un hôtel particulier abritant les services du secrétaire  d’Etat du porte-parole du gouvernement.

Depuis cette brûlante journée de 2019, le président de la République a équipé les forces de l’ordre de redoutables véhicules blindés, notamment des Centaure.

En 2022, les Gilets jaunes faisaient encore l’actualité. Ici, un article que leur consacre le journal numérique Franc-Parler.



La fronde des vétérinaires

Six années plus tard, le même président et son Premier ministre Sébastien Lecornu ont montré une fois de plus les dents à travers l’actuelle porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, qui a mis en garde les paysans désireux de bloquer la circulation sur plusieurs routes nationales à la veille des fêtes de fin d’année. « Nous ne tolérons plus de nouveaux blocages et nous ferons le nécessaire (…) », a-t-elle déclaré. Propos stupéfiants quand on considère la relative mollesse des autorités françaises dans la lutte contre l’insécurité, contre la lutte aussi contre un fléau tel que l’antisémitisme.

Mais rien ne saurait interrompre les agriculteurs dans leur volonté de convaincre Emmanuel Macron et son Premier ministre d’infléchir leurs fâcheuses décisions alors que des menaces de plusieurs ordres s’accumulent au-dessus de leurs têtes. D’abord, les éleveurs tentent de convaincre les autorités de renoncer à l’abattage du cheptel contaminé par la Dermatose nodulaire contagieuse. Il convient de rappeler que cette infection ne rend pas pour autant incomestible la viande des animaux touchés.

La ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, s’est prononcée en faveur de la vaccination obligatoire de l’intégralité du cheptel, mais il semblerait que les doses de vaccin dont disposent les vétérinaires sont insuffisantes pour protéger les bovidés dont la population en France s’élève à plus de dix millions de têtes. Sur l’antenne de Tocsin, le vétérinaire Alain de Peretti s’est énervé à juste titre :

Nous sommes dans un état d’absurdité car cette situation n’implique pas, comme le disent pudiquement nos dirigeants, un abattage des troupeaux. Les vétérinaires devraient être des objecteurs de conscience et ne pas obéir à des injonctions illégitimes. La France est l’unique pays en Europe qui pratique l’abattage de masse, les autres pays ayant opté pour la vaccination générale des bovins.



Alain de Peretti a décrit des scènes d’une grande violence : plusieurs de ses confrères, mandatés pour endormir des vaches condamnées à l’abattage, ont craqué et ont renoncé à les anesthésier préalablement. Certains, même, ont éclaté en sanglots. Semblable information en dit long sur la condition animale en France et sur la cruauté de ceux qui sont censés gouverner ce pays au nom du peuple.

Hameau en Seine-et-Marne. Dessin Yann Le Houelleur

Mercosud : hormone de croissance en cause 

Une autre menace qui a mis le feu aux poudres dans les campagnes françaises porte un nom: Mercosud. Les 400.000 agriculteurs que compte l’Hexagone sont tétanisés par la perspective d’un accord de libre-échange entre «l’Europe des vingt-sept» et le Mercosud auxquels adhérent cinq pays. L’agriculture occupe une place de choix dans l’éventail des produits exemptés de taxes douanières qui circuleront entre ces deux blocs économiques.

Les représentants de la Coordination rurale (qui se veut « un syndicat 100 % agriculteurs ») font valoir que « la France sera submergée de poulets et de bœufs dont la mauvaise qualité mettra en péril les consommateurs ». Oswaldo, un commerçant brésilien en vacances à Paris confirme : 

Nos bêtes proviennent d’élevages industriels où elles sont bourrées d’hormones de croissance qui leur assure une grande robustesse.

Sur le plateau de C à Vous, une émission quotidienne retransmise par France 5, le restaurateur Alain Fontaine s’est insurgé contre ces accords Europe-Amérique du Sud qui vont déséquilibrer davantage encore « les éleveurs français qui produisent la meilleure viande au monde, celle dont se régalent les clients de nos restaurants » Et Alain Fontaine d’ajouter : « N’oublions pas que l’excellence de nos viandes nationales découle d’investissements dans la génétique, effectués au long des années écoulées,  pour améliorer sans cesse les races de vaches.

Les observateurs et spécialistes du commerce en France montrent du doigt le double langage et la ruse des Allemands.

Afin de sauver leur industrie automobile, que les accords entre l’Europe et le Mercosud favoriseront, les Allemands exercent des pressions sur les Français pour les convaincre de sacrifier leur agriculture. 

C’est précisément une citoyenne allemande, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, qui devait se rendre au Brésil, avant Noël, pour signer les accords de libre-échange entre l’Europe et le Mercosud. Or, face à la fureur et la révolte des agriculteurs français, Emmanuel Macron s’est fait fort d’annoncer que des discussions supplémentaires auront lieu au sujet des clauses miroirs. Ainsi que l’explique le Sénat sur son site en ligne,

les clauses miroirs sont l’une des revendications des milieux agricoles et le gouvernement en défend le principe. Il s’agit d’imposer aux pays qui veulent exporter leur produits en Europe les mêmes règles ou normes, environnementales ou sanitaires, qui sont obligatoires pour les agriculteurs français ou européens.



Ursula van der Leyen, toujours « très copine » avec Emmanuel Macron, a accepté de reporter d’un mois sa visite au Brésil dont le président, Lula, s’est montré plutôt dépité. Il s’agit donc d’arrondir les angles de ce traité contre lequel la presse en France se déchaîne. Pour autant les agriculteurs ne se font guère d’illusions. « Nous allons continuer à nous battre, ont annoncé les représentants de la Coordination rurale. Mais nous savons que notre gouvernement feint de reculer pour mieux sauter par la suite. »

« Le matériel que nous utilisons est de plus en plus cher ». Photo Yann



Le triomphe de l’agro-industrie 

La Coordination rurale et les autres syndicats défendant les intérêts des « gens de la terre » en France jouent gros. Ils savent que la reconfiguration du commerce mondial et l’évolution de la géopolitique ne s’encombrent pas de considérations sur l’avenir de leur profession. Ce qui se produit dans des pays tels que le Brésil et l’Argentine est en train de se répéter en Europe : le triomphe délétère de l’agro-industrie. En France aussi les petites exploitations agricoles sont peu à peu liquidées au profit des cultures non seulement extensives mais aussi intensives. Parmi les causes de ce ras-le-bol, également : la bureaucratie et une avalanche de normes qui oblige les agriculteurs à consacrer un temps fou à remplir des montagnes de paperasse. C’est un mal typiquement français que le pouvoir de nuisance accordé « aux petits hommes gris » alimentant de leur excès de zèle l’hyper structure administrative.

L’augmentation des coûts de production, résultant d’une alliance infernale entre cette administration pléthorique et la tradition de la « surtaxation » explique pourquoi partout, dans l’agriculture comme dans l’industrie, il est impératif de rogner sur les effectifs pour rester compétitif. 

Un propriétaire terrien dans le département de l’Eure faisait à l’auteur de cet article le constat suivant, au cours de l’été 2025 :

Je cumule les cultures  – blé, betteraves,  patates, etc. – sur 450 hectares et pour gérer tout cela nous sommes à peine deux. Nous souffrons nous-mêmes de la concurrence étrangère ; la dernière usine sucrière de la région s’apprête à fermer. Et le matériel que nous utilisons est de plus en plus cher. De surcroît, nous sommes menacés par des bandes de malfaiteurs qui rodent dans les campagnes pour nous voler.



Le nombre d’agriculteurs en France se réduit comme peau de chagrin. Dans les années soixante ils étaient quatre millions. Actuellement, 400.000, peut-être moins en réalité. Et dans vingt ans, il ne devrait plus en rester que 200.000 en activité. Pourtant les Français chérissent leurs agriculteurs. Ainsi que l’a déclaré Alain de Peretti sur l’antenne de Tocsin :

Nous sommes dans  un état d’absurdité car cette situation n’appelle pas, comme le disent pudiquement nos dirigeants, un abattage des troupeaux. Les vétérinaires devraient être des objecteurs de conscience et ne pas obéir à des injonctions illégitimes.

*Diplômé du Centre de Formation des journalistes à Paris, Yann Le Houelleur, né à Genève, partage son temps entre des dessins réalisés dans les rues de Paris et le journalisme. Il élabore un journal numérique intitulé « Franc-Parler ». Depuis peu, il intervient sur instagram pour mettre son grain de sel dans des sujets d’actualité grâce à un partenariat avec le site en ligne « zincparis.com » et instagram yann le houelleur, un site conçu par le cascadeur et youtubeur Simon Nogueira.

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Un commentaire à “En pleine détresse, les agriculteurs français acculés à la révolte”

  1. Avatar photo
    Christian Lecerf 22 décembre 2025 at 07:27 #

    Le monde paysan français connaît la crise depuis longtemps. Pourtant, l’UE verse chaque année 9 milliards d’euros aux quelques 400 000 agriculteurs encore en activité, ce qui en fait un secteur économique « sous perfusion » particulièrement gâté.

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