PAR NADINE CRAUSAZ, de Buenos Aires
Le milieu du football argentin est un égout à ciel ouvert où tout le monde patauge depuis des décennies : dirigeants qui détournent, argent sale qui circule via les droits TV, transferts bidons, sociétés financières douteuses, faveurs politiques… Tant à droite qu’à gauche, on utilise le football comme outil de contrôle social ou de diversion.
Mais tout est en train d’exploser : enquêtes judiciaires, manœuvres politiques, mouvements financiers suspects, projecteurs médiatiques. Les acteurs sont innombrables. Cependant, quelques protagonistes semblent tout droit échappés d’un casting de série politique, dessinant une véritable quadrature du cercle.

Photo@2025 Nadine Crausaz
Chiqui Tapia, ou l’art de rester debout sous une avalanche
Claudio « Chiqui » Tapia, président de l’AFA, est censé diriger le football argentin. La justice perquisitionne actuellement plus de trente clubs, fouille le siège de l’association et accumule les dossiers sur ses villas luxueuses, ses voitures de collection et ses flux financiers opaques. Il passe pourtant l’essentiel de son temps à l’étranger : Miami, Washington pour le tirage au sort de la Coupe du monde, Mar-a-Lago, puis Doha. On l’aperçoit en photo avec Infantino, ou posant devant le stade Lusail, où il a célébré les trois ans du Mondial qatari. Tout cela avec une sérénité désarmante, comme si les enquêtes n’étaient qu’un bruit de fond lointain et qu’elles ne le concernaient pas.
Juan Sebastián Verón : tout repenser le football argentin
Au lendemain du sacre de son club dans le Trofeo de Campeones (victoire 2-1 face à Platense), les prises de position du président d’Estudiantes, Juan Sebastián Verón, prennent une résonance particulière. Verón sait que le temps joue pour lui. Là où Tapia s’épuise à défendre l’indéfendable. Leurs clashes récurrents l’ont positionné en leader de l’opposition à la « mafia » de l’AFA. Beaucoup de fans l’imaginent déjà en potentiel « sauveur » de l’après-2026.
Milei, le président qui joue sans toucher le ballon
Le président Javier Milei affirme que personne n’est au-dessus de la loi, pas même les dirigeants du football argentin, et que si Chiqui Tapia et son entourage ont commis des délits, ils devront en répondre devant la justice. Ils n’échapperont pas à la prison, comme c’est le cas de l’ex-présidente Cristina Kirchner (six ans de prison domiciliaire et inéligibilité à vie). Milei maintient une ligne dure sur l’application des lois argentines, rappelle que les organismes de l’État ont le droit d’exiger bilans et impôts, et que fermer les yeux serait une faute. Il ne s’est pas privé d’afficher son soutien à Estudiantes de La Plata et à son président, Verón.
Patricia Bullrich, actuelle sénatrice nationale et ex-ministre de la Sécurité, a quant à elle déposé une plainte au Comité d’éthique de la CONMEBOL contre les autorités de l’AFA pour présumées irrégularités et violations du code éthique. L’AFA a riposté par une plainte contre… Bullrich pour ingérence. Un match d’échecs où les pièces refusent de trop bouger.

Infantino, gastronomie diplomatique de haut vol
L’article 19 des règlements de la FIFA est présenté comme une ligne rouge, infranchissable. Théoriquement, toute ingérence politique devrait déclencher une réaction immédiate : suspensions, sanctions, exclusions. Sur le papier, c’est un molosse. Dans la réalité argentine, c’est un chien derrière une vitre épaisse : il aboie, impressionne les passants, mais ne sort jamais. Car l’Argentine n’est pas un pays comme les autres. Championne du monde en titre, elle garantit des audiences colossales. Messi est encore aux commandes pour des adieux planétaires.
Sanctionner l’AFA aujourd’hui, ce serait tirer une balle dans le pied de la FIFA. Le président Gianni Infantino le sait. Il débarque avec son sourire patenté international. En l’état, il soutient Tapia. Tant que ce dernier n’est pas judiciairement enterré, il reste fréquentable. Le business d’abord. Ne choisir aucun camp, siroter à toutes les bombillas de maté pour voir d’où vient le sucre. Ce n’est pas de l’opportunisme brut, c’est de la gastronomie diplomatique de haut vol.
Panem et circenses
L’Argentine sera donc au Mondial 2026, quoi qu’il arrive. C’est le narcotique indispensable pour un peuple qui a fait du football une religion. Panem et circenses, du pain et des jeux. Or, en Argentine, le pain commence à manquer : les rues grondent pour des salaires effondrés, des retraites amputées, une santé en miettes, une éducation sinistrée. Mais un Mondial sans Albiceleste ? Exclu. Après la Coupe du Monde ? On avisera. Les enquêtes vont avancer à la vitesse d’un escargot dopé à la yerba mate. Au final, personne ne payera vraiment. Le procès autour de la mort de Diego Maradona, stoppé en plein milieu et repoussé à mars 2026, six ans après la disparition de l’idole, rappelle combien la lenteur judiciaire peut finir par dissoudre les responsabilités.
Peut-être élira-t-on un dirigeant plus présentable, plus moderne, plus compatible avec les associations sportives, les SAD, pour sauver ce qui peut l’être ? Verón pourrait émerger comme alternative moderne, mais il nie vouloir le poste AFA. Milei pousse à fond pour privatiser les clubs (investisseurs étrangers, business pur), mais il se heurte à un mur : l’AFA, les syndicats, une partie des kirchneristes/péronistes et les ultras, les barras bravas.

Photo@2025Crausaz
Ultras issus des quartiers populaires
Les barras bravas, incarnent le paradoxe du football argentin: une passion intense qui crée les ambiances les plus vibrantes au monde (Bombonera, Monumental), mais associée à une violence organisée et à des activités criminelles. Ces groupes ultras, issus des quartiers populaires, sont impliqués dans des affrontements, intimidations, revente de billets au noir, prélèvements sur transferts, trafics, blanchiment et extorsion.
Tolérés, voire soutenus, par certains dirigeants de clubs, par l’AFA et par des acteurs politiques, ils bénéficient d’une impunité institutionnelle. À la différence des hooligans européens, ils forment une criminalité organisée profondément enracinée dans l’économie et la politique du football argentin.
Juan Sebastián Verón, un titre révélateur du chaos ambiant
Au cours de sa carrière, Juan Sebastián Verón, a remporté la Copa Libertadores 2009 avec Estudiantes, deux championnats d’Argentine (2006 et 2010), un championnat d’Angleterre avec Manchester United (2003), un championnat d’Italie avec l’Inter Milan (2006), une Coupe UEFA et une Coupe d’Italie avec Parme (1999), ainsi que deux Coupes d’Italie et une Supercoupe d’Italie avec l’Inter.
Actuel président d’Estudiantes, Verón dénonce les dérives d’un calendrier démentiel. Il refuse de célébrer un système qu’il juge « ridicule », où la multiplication des trophées finit par en diluer la valeur de la compétition et nuire à la compétitivité.
On a joué une dernière finale le 20 décembre, le championnat recommence dans un mois, avec une semaine de vacances et à peine 20 jours de préparation et la Libertadores en point de mire. Comme président club endetté, qu’est-ce que je fais? Je vends dans l’urgence? Comment je me prépare? Qu’est-ce que je dis aux supporters? Qu’on abandonne la Libertadores?
Au lieu de favoriser une croissance organique, fondée sur une meilleure répartition des revenus, le football argentin entretient le désordre.
Avec les meilleurs joueurs du monde, l’Argentine devrait être dans le top 5 mondial et attirer les investissements. Pourquoi reste-t-on si peu attractif face au Brésil ?
« Vingt équipes maximum, des compétitions lisibles, un arbitrage propre… »
Verón esquisse le modèle qu’il défend:
Tout l’inverse de ce qui existe aujourd’hui ! Vingt équipes maximum, des compétitions lisibles, un arbitrage propre, des infrastructures dignes, des règles transparentes, moins de titres artificiels. Un football normal, où l’on ne court pas en permanence après les dettes. Il plaide pour plus d’équité et de transparence: audits financiers, clarification des flux d’argent.




