PAR YANN LE HOUELLEUR, Paris
Bien que partageant une assez longue frontière avec la Suisse, la France ne s’intéresse que très peu à son prospère voisin, en tout cas si l’on consulte les audiences des chaines d’info tricolores. Il faut vraiment qu’un évènement de grande ampleur ne survienne pour que la patrie de Guillaume Tell mérite soudain une place de choix au sommaire des journaux télévisés retransmis pas les chaînes d’info, au nombre de quatre: CNews ; BFM-TV, LCI et France Info.
Dès lors, le drame survenu à Crans Montana dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier a valu aux rédactions de ce quatuor privilégiant le direct de diffuser pléthore d’ « émissions spéciales ». Le 1er et le 2 janvier, la tragédie qui a ensanglanté cette station de ski renommée n’a laissé aucune place aux autres sujets d’actualité. Elles ont même zappé la bénédiction urbi et orbi du pape Léon XIV. Et encore cette la priorité accordée à la couverture d’une telle hécatombe a-t-elle été interrompue par l’importance soudaine qu’a prise la capture du président Maduro à Caracas qu’ont mise en œuvre les Américains.

Finies, la météo et la pub…
Détail assez révélateur des bouleversements de leur grille de programme qu’ont subis, à leur insu, CNews et BFM-TV, les deux leaders de la TNT (télévision numérique terrestre), avec un net avantage pour « la chaîne du groupe Bolloré : les pages météo habituellement diffusées au rythme d’une par heure se sont éclipsées et les publicités ont fondu comme neige au soleil. Ces jours-là, les chaînes infos auront souffert d’un déséquilibre financier, d’autant plus qu’elles auront dû investir lourdement dans la « fabrication de reportages » impliquant le déplacement, dans le Valais, d’une délégation de journalistes chevronnés. Ce qui a impressionné l’auteur de cet article, friand d’émissions d’actualité, c’est le nombre d’envoyé spéciaux dépêchés sur place. Au moins trois tandems (reporters et caméramans) pour chacune de ces chaînes d’info, sans oublier, plus spécifiquement dans le cas de CNews et LCI, les chroniqueurs accourus dans leurs studios. Se sont joints aux présentateurs habituels des émissions, quantités impressionnantes d’experts, de spécialistes, d’universitaires, d’intellectuels de haut vol, de chirurgiens, de gradés au sein des forces de l’ordre, des brigades de pompiers et même des parlementaires.
A maintes reprises, plusieurs de ces chroniqueurs ont établi un parallèle entre l’incendie si terrifiant qui s’est produit à Crans-Montana et celui qui a entraîné la mort de quatorze jeunes dans les caves du Cuba Libre, à Rouen le 5 aout 2016. Il s’avère que les gérants de cette discothèque, qui n’avaient pas pris toute les mesures de sécurité imposées par la loi ont été relaxés après trois ans d’emprisonnement alors que «la Justice » les avait condamnés à cinq ans de privation de liberté.
Feux de Bengale
Précisément, chroniqueurs et journalistes, sur les plateaux des quatre chaînes infos de France, se sont évertués à estimer le probable degré de sévérité des peines qui pourraient être infligées aux propriétaires, de nationalité française, du Constellation. Les débats se sont faits houleux lors de plusieurs émissions de CNEWS. Ceci après qu’il ait été établi que le départ de feu se soit produit juste après le maniement de feux de Bengale plantés dans la partie supérieure d’une bouteille de champagne. Laquelle a effleuré une mousse acoustique revêtant le plafond.
Pascal Bitot Panelli, un expert dans la sécurité des entreprises, a constaté :
Ce qui frappe, c’est la vitesse à laquelle les flammes se sont propagées.
L’ex-député et magistrat à la retraite Georges Fenech a soulevé un aspect important du volet juridique de ces évènements hyper traumatisants:
Compte tenu du nombre important de Français victimes de cet incendie, le parquet de Paris va très certainement se saisir de l’affaire. Si le bar Constellation s’était trouvé sur le territoire français, une procédure de gardes à vue aurait été engagée.
Un débat effectivement tendu. Un autre intervenant a quant à lui estimé que les contrôles en matière de sécurité effectués dans les lieux publics à la demande des autorité sont sans doute plus sévères en France qu’en Suisse. Sur quoi s’appuie-t-il pour esquisser de telles conclusions? Les administrateurs du Constellation ont déclaré que cette boîte de nuit avait été examinée par les services cantonaux concernés à trois reprises au cours des dix années écoulées. Directeur de plusieurs établissements de nuit en France, Tony Gomez a été formel :
A Crans-Montana, certaines règles n’ont pas été respectées. Par contre, à Paris, je surveille moi-même les sorties de secours et les cages d’escalier de mes boites de nuit.

LA SURVIE DE LA DEMOCRATIE EST MENACEE
Alors que le bilan des morts et des blessés ne cessait de s’alourdir, un « bon sujet » s’est imposé, donnant lieu à des échanges de propos très nourris sur les plateaux télé. Julien Pasquet , l’un des journalistes vedettes de CNews, a lancé un sujet appelé à susciter des débats passionnés.
Ames sensibles s’abstenir. Des images très choquantes circulent actuellement sur les réseaux sociaux, en toute impunité. On y voit des jeunes gens hurlant à cause des douleurs que leur infligent des brûlures extrêmes s’apparentant au troisième degré.
Du pur voyeurisme. L’on comprend mieux la réflexion faite par ce jeune journaliste lorsqu’on apprend que, malgré ce qu’en disent leurs détracteurs, les chaînes info doivent respecter un cahier des charges leur interdisant de diffuser des images trop trash. Par contre, les médias alternatifs et les personnalités indépendantes peuvent faire du grand n’importe quoi, sans se douter des conséquences fâcheuses de leurs agissements.
Cas pratique, mi réel mi supposé : imaginons que des parents apprennent, sans confirmation des autorités compétentes en la matière, la mort de leur progéniture… Cela peut créer des contretemps et générer des torrents de larmes.
Et c’est précisément la multiplication de ces vidéos réalisées, diffusées sans la moindre justification, sans la moindre autorisation qui sert de prétexte à certains dirigeants politiques pour réclamer l’adoption de textes de loi contraignants. Actuellement, la France est plongée dans des débats passionnés après qu’Emmanuel Macron ait annoncé l’examen prochain d’un projet de loi par le Parlement. Il s’agit notamment de donner aux juges les moyens des fermer des « robinets à images », des sites en ligne et même des médias alternatifs accusés d’être hostiles au pouvoir. La survie d’une démocratie aussi gravement menacée est en jeu et cela sera sans doute au cœur des débats lors de la campagne électorale début 2027, lorsque les Français auront à choisir un nouveau président. Y. Le H.

